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Des chiffres inutiles au service de la propagande, c’est dangereux (et cher)

Posted in ! - Boulchit, € - Ykonomix, § - Midia, П - Politix, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 25 juin 2008

Le Gouvernement a lancé une grande campagne de publicité pour mieux faire connaître (et mieux vendre) les mesures en faveur du pouvoir d’achat. Orchestrée par Thierry Saussez, réalisée par Young & Rubicam, elle sera diffusée dans la presse, sur le web et en TV (1600 spots sur les 6 chaînes hertziennes et sur la TNT). La polémique qui sévit dans les médias porte sur le coût de l’opération : près de 4,5 millions d’Euros. Je m’intéresse à d’autres éléments.

Certes, le contribuable peut légitimement se demander si pareille somme n’aurait pas pû se transformer directement… en pouvoir d’achat sous forme de prime ou autre. C’est d’ailleurs une des critiques formulées par l’opposition. Le Service d’Information du Gouvernement (SIG) estime que sa mission est aussi d’informer le public de ses droits alors que le rythme des réformes a été soutenu. Soit.

J’y vois un aveu d’impuissance à expliquer au grand public le bien-fondé des mesures prises, qui par ailleurs son inefficaces. Rien que ça. Le slogan est d’ailleurs à ce titre maladroit : Vous êtes impatients. Nous aussi. Avec un tout petit peu de mauvais esprit, deux interprétations négatives sont possibles et même crédibles, en particulier parce que s’il y a bien une chose qui caractérise le Président Sarkozy, c’est bien l’impatience :

  • Vous êtes impatients d’augmenter votre capacité de consommation, nous aussi on aimerait bien que vous vous montriez satisfaits de nos réformes parce que sinon on sait bien que notre popularité va y passer, tout comme le thème fallacieux de l’insécurité a ruiné Lionel Jospin.
  • Vous êtes impatients de gagner plus, mais nous aussi on a la culture de la gagne, figurez-vous, d’ailleurs le Chef de l’Etat n’a pas attendu pour s’octroyer une coquette hausse de salaire en octobre dernier (140%), alors qu’est-ce que vous attendez pour travailler plus ?

Durant toute sa campagne, le candidat Sarkozy s’est déclaré être le candidat du pouvoir d’achat avec un slogan facile à retenir et ressemblant à du pur bon sens populaire: travailler plus pour gagner plus. La loi dite TEPA (en faveur du Travail, de l’Emploi et… du Pouvoir d’Achat) a donc modifié les règles concernant les heures supplémentaires, désormais défiscalisées et majorées de 25% au lieu de 10%, et introduit un crédit d’impôts sur les crédits immobiliers pour l’accession à la propriété. Cette loi, qui s’appelait « paquet fiscal » pour le Gouvernement, a aussi introduit de nombreuses mesures qui ont été perçues comme un cadeau aux plus aisés : droits de succession et aménagement de l’ISF entre autres.

François Fillon en a remis une couche avec une nouvelle série de mesures annoncées ce lundi : la possibilité de monnayer les RTT, le déblocage de la participation et de l’intéressement, une prime à la cuve augmentée et un tarif social du gaz. Tout ça est bien compliqué et c’est pour clarifier un peu l’embrouillamini qu’a été créé le site www.mesurespouvoirdachat.gouv.fr.

Un premier constat : une recherche Google sur « pouvoir d’achat » met en effet ce site en lien sponsorisé. Il s’agit en fait d’un lien dirigeant vers une section du site du Premier Ministre (ce que me confirme la barre d’adresse). On y retrouve les spots publicitaires, bien sûr, et plusieurs catégories aux noms évocateurs : gagner plus, dépenser moins, payer moins d’impôts, être soutenu. On peut donc sans complexe s’affirmer avides, pingres, et assistés avec la bénédiction du Gouvernement.

Côté gagner plus, l’information sur les heures supplémentaires est bien présentée car absolument pas mise en perspective. Les comparaisons de mois fantaisistes (mars 2008, octobre et novembre 2007 parce que janvier et février étaient mauvais selon le bilan de l’Acoss) qui n’ont aucune espèce d’intérêt sauf à masquer des effets de saisonnalité ou d’opportunisme le dispute à des chiffres impressionnants lancés au petit bonheur (des millions pour épater le chaland. Pourtant avec l’URSSAF on doit pouvoir comparer réellement : combien d’heures supplémentaires l’an dernier sur 6 mois, combien cette année ? Quelle différence de gain ?

Pour rappel, la défiscalisation des heures supplémentaires ne concerne plainement le salarié… que s’il est imposable. Ce qui n’est pas le cas d’un foyer fiscal sur deux. Il ne s’y retrouve donc que sur l’absence de différence entre le entre le net et le brut. Ensuite, le salarié qui veut travailler plus pour gagner plus ne décide pas : c’est son employeur qui lui en propose ou non, selon qu’il en ressente le besoin ou l’envie (il peut choisir de faire appel à de l’intérim pour compenser un surcroît de travail). Un aspect qui a totalement été occulté, c’est le fait que certains secteurs consomment habituellement des heures supplémentaires, d’autres non. Or nulle part je n’ai vu de rapport entre le volume d’heures supplémentaires effectuées l’an dernier et cette année, en particulier dans l’hôtellerie restauration, le transport ou le BTP. A croire qu’on prend un malin plaisir à empêcher les comparaisons : si le volume n’a pas varié, c’est que la mesure n’a pas incité à « travailler plus ».

Le rachat des RTT n’a pas non plus la cote selon cette étude de l’Acoss relayée par Les Echos : fin 2007, peu y ont eu recours et peu l’envisagent (1 sur 5 seulement) car elles craignent un effet de simple présentéisme. Les salariés qui souhaitent monnayer leurs jours de RTT ne sont pas plus nombreux à vouloir travailler plus pour gagner plus : 4 sur 5 ne le souhaitent pas selon un sondage du 9 juin pour Les Echos (à l’exception des artisans, commerçants et professions libérales où ils ne sont plus qu’1 sur 2). Et pour rappel, c’est bien l’employeur qui décide ou non s’il veut bien racheter ces jours.

Je passe sur la réforme des marges arrières et des autorisations d’implantation des grandes surfaces, je ne suis pas expert mais je n’ai pas été convaincu avec des calculs simplistes. Je vois là des tentatives de justifications à grand renforts de chiffres qui mettent de côté la réalité ou font un tri très sélectif.

La palme de l’argûment aussi dangereux qu’inutile revien à la catégorie Contrôle des prix et de la concurrence, qui débute par un sondage du Crédoc indiquant que 80% des Français estiment que la concurrence présente des avantages et 63% que son principal atout est de faire baisser les prix. Pardon ? Mais que vient faire l’opinion là-dedans ? La concurrence fait ou ne fait pas baisser les prix, on peut le mesurer, ou préciser dans quel cadre cela se vérifie. Prendre une décision politique à l’impact économique (sensé être) important ne se fait pas à coup de termomètre populaire.

Ce que les gens croient n’a rien à voir avec la réalité des choses, car l’opinion est influencée par des idées reçues, un contexte culturel, les médias (l’effet « insécurité » en 2002 par exemple, qui n’est pas une donnée mais un sentiment, donc rien de tangible). On a longtemps crû que la Terre était plate, que l’esclavage était normal, que les femmes n’avaient pas d’âme, que la peine de mort c’était efficace. L’économie est certes une science complexe, mais qu’on ne me serve pas l’avis non-informé de Mme Michu. Je veux des preuves.

Ou bien… cette communication est un reflet d’une politique ni visionnaire ni réfléchie, qui se laisse porter par ce que pense la majorité des sondés, quitte à ce qu’ils aient tort ? Personnellement, ça ne me fait pas bonne impression, et hélas, ça m’indique qu’effectivement cette campagne est peut-être un gâchis.

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