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[Eklektik] Union Européenne : Mikko jette un froid sur les blogs

Posted in ! - Boulchit, < - Kouote, ∞ - Toudoto, П - Politix, Ф - Nutek, Ш - Sochol, Ө - Hitek by [ Enikao ] on 2 juillet 2008

L’eurodéputée estonienne Marianne Mikko a remis récemment à la Commission Culture du Parlement un rapport sur l’indépendance des médias qui n’a pas réchauffé le coeur des blogueurs, bien au contraire. Parmi les propositions, il est de bonnes idées comme l’apprentissage à l’école des enjeux et usages d’Internet ou encore financer la recherche de solutions techniques innovantes pour identifier les contenus à risques. Là où la pilule ne passe pas, c’est la labellisation des blogueurs et des blogs.

Ce que Mme Mikko met en avant, c’est le fait que les lobbies de tous poils aient commencé à investir la blogosphère, et qu’il est difficile de savoir à qui on a affaire. Son travers de départ est de considérer qu’un blog est un média comme un autre, qui donc ne devrait pas pouvoir s’affranchir de certaines règles. Je laisse de côté la question des droits d’auteur et m’attarde sur ses autres motivations.

Elle souhaite donc que ce label impose au blogueur de :

  • dire qui il est : particulier, journaliste, personnalité, politicien(ne)…
  • d’annoncer de quoi il parle : recettes de cuisine, vacances au Portugal, pensées profondes, blagues de potache, essais littéraires…
  • donner un droit de réponse à ceux qu’il critique ou remet en cause

Cette demande n’est pas recevable car impossible à mettre en oeuvre, elle remet de plus en cause les fondements de la blogosphère telle qu’elle existe aujourd’hui. De nombreux blogs sont anonymes, comme celui-ci, et j’expliquais dans un précédent billet que l’identité figée est au mieux une illusion, au pire un mensonge par omission. Je tiens à mon anonymat, je ne raconte pas ma vie, je ne fais qu’exposer mes remarques, mes étonnements, mes idées, mes humeurs. Il n’y a aucune raison pour que je demande l’autorisation pour le faire. J’aborde les sujets que je veux, et si demain j’ai envie de parler de thèmes jamais abordés ailleurs, je n’ai pas envie de devoir alerter un quelconque label. Quant au droit de réponse, qui est typiquement une obligation de média, il est vrai que le blogueur fait ce qu’il veut, il peut à loisir supprimer les commentaires qui ne lui plaisent pas. Libre à lui au contraire d’engager la conversation avec son contradicteur comme ça m’est arrivé lors d’un précédent billet avec Cart’Com. On a le droit d’être de mauvaise foi, ou constructif, ou sourd et fermet tous les commentaires, comme dans la vraie vie en somme.

Internet est un espace de liberté et vouloir le réguler est difficile et dangereux pour l’émergence d’une intelligence collective, du partage de la connaissance et de tout l’écosystème qui en résulte. Pour ce qui est de la recherche de « transparence », l’angle n’est donc pas le bon car Internet n’a tout simplement… pas de frontière. Il suffira d’héberger son blog dans un pays qui n’est pas soumis à la loi son blog. Les FAI et hébergeurs ont déjà suffisamment à faire avec la cybercriminalité classique, leur demander de filtrer le trafic comme on le lit chez Narvic rappellerait rapidement les uchronies de la surveillance permanente façon 1984 et ce n’est pas ça, l’Europe (enfin, il me semble).

Parmi les arguments de Mme Mikko, si jusqu’à présent les eurodéputés n’ont pas considéré les blogs comme une menace, on apprend que ces derniers peuvent polluer considérablement le cyberespace. Ouf ! j’ai bien crû qu’on leur avait fait peur. Déjà que je suis responsable de la crise de la presse (à en croire certains, hein) et qu’en plus je donne mon avis même quand on ne me l’a pas demandé, l’air condescendant qui m’annonce qu’en plus nous polluons me ravit plus encore.

Pour ce qui est de la pollution, je n’ai pas exactement saisi le propos. Soit on parle des faux blogs qui sont assimilables à du spam, soit on parle des blogs nuisibles. Mais nuisibles à qui ? Le rapport mentionne le respect de la vie privée et la publication de photos et vidéos sans demander l’autorisation. Les espritschagrins (dont je suis) pourraient voir là aussi une allusion à peine voilée à la puissance de la campagne pour le Non au traité de Lisbonne, bien plus importante en ligne que dans les médias traditionnels. Avec l’histoire du label, tout blogueur surpris à faire des billets sur le sujet alors qu’ils n’avait pas précisé ce domaine d’expression dans leur « carte de visite » aurait-il été censuré ?

Là où je m’inquiète un peu plis, c’est qu’elle n’est pas la seule à penser que les blogs ont un caractère nuisible. L’eurodéputé Jorgo Chatzimarkakis a déclaré dans le magazine Kapital que les blogueurs ne peuvent certainement pas être automatiquement qualifiés de menaçants, (je respire) mais qu’ils sont aujourd’hui un puissant instrument de communication et peuvent être considérés comme une forme avancée de lobbying : imaginez les groupes de pression, les intérêts professionnels ou autres groupes utilisant les blogs pour faire passer leur message ! Si cela n’est pas surveillé, cela peut menacer le pluralisme des médias.

Ah, le problème n’est pas ce que les gens écrivent, mais le fait qu’il s’en trouve pour lire. Et à nouveau la confusion entre blog et média traditionnel. M. Chatzimarkakis amalgame trois choses bien distinctes : lectorat, influence et lobbying. On peut avoir de l’influence, un lectorat, mais un blog véritablement militant pour une cause ne peut vivre isolé s’il avance under cover. Il fait partie d’une blogosphère qui n’est pas homogène, qui s’insère dans de nombreux réseaux et micro-réseaux mouvants, de taille variable de quelques unités à des milliers de liens. Un blog s’affiche ouvertement, même s’il est anonyme.

La perniciosité ne paie pas, comme en ont fait cruellement l’expérience plusieurs sociétés qui ont crû pouvoir manipuler un marché ou une opinion (Sony, Vichy…) et ont dû faire marche arrière devant la bronca d’internautes pas si dupes. Une marque ne peut parvenir à manipuler durablement l’opinion, tout ce qu’elle peut faire à travers les blogs c’est engager des échanges sur la base du conseil, de la proximité et  de l’écoute. C’est donc accepter une communication qui n’est pas maîtrisée à 100%, soit le contraire d’une publicité. Certes, il existe des billets « sponsorisés » ou complaisants pour un produit ou un service sur certains blogs dits « influents ». Mais c’est une pratique plutôt marginale, qui fait beaucoup râler un certain microcosme dès que l’on dénonce la pratique, et dont le véritable impact de prescription à travers le blogueur dit « influent » me semble tout relatif.

Le lobbying est un métier qui s’inscrit dans la durée, qui repose sur la confiance, la crédibilité et donc sur le temps, l’identification claire de l’interlocuteur, la participation à des réunions, salons et table rondes… Un engagement profond qui est sans commune mesure avec le fait de bloguer. Il existe un registre des représentants des groupes d’intérêts auprès de la Commission de Bruxelles. On y retrouve 56 groupes pour le moment, il est certainement amené à s’étoffer. Quant aux groupes de pression, comme Greenpeace, leur travail sur Internet remonte à bien avant la démocratisation des blogs et n’ont pas attendu que la blogosphère, si elle y arrive, se structure et se coordonne pour une action commune.

Peut-être pensait-il plus clairement à des intérêts industriels ou professionnels, mais ce serait oublier que cela existe déjà, et de façon ouverte comme c’est le cas de Leclerc qui a fait du blog à son nom (ce n’est probablement pas lui qui écrit en personne) un espace d’expression plus large que sa vie personnelle. Car évidemment, penser qu’il existe des blogueurs « neutres » et des blogueurs « engagés » ou « militants », c’est se voiler la face. Qui a dit que nous étions impartiaux ? A croire que le blogueur n’a pas d’emploi, pas de famille (travaillant dans tel ou tel secteur), pas de portefeuille d’actions, pas d’a priori ni de parti pris ? Qu’il ne sympathise pour aucune cause, n’a aucune conviction ? Un blogueur n’est pas un journaliste, il a tout à fait le droit d’être partisan. C’est d’ailleurs parfois ce qu’on aime : un avis tranché, tranchant, moins policé et moins guimauve.

Mais quoi qu’il en soit, pour être crédible, tout un chacun doit être identifiable un minimum. Si demain, un inconnu me dit par téléphone ou écrit sur un mur : tiens, souscris à cette prochaine assurance c’est très bien, ou encore la loi Machinchose c’est vraiment pas bien, si j’étais vous j’en parlerais à mon député, comment croyez-vous que je vais réagir ? Et encore, la métaphore n’est pas la bonne car un blog perdu dans la blogosphère ne sera sur mon chemin que… si j’y accède, et donc le cherche. Entre influence, lobbying et point de vue partisan, l’important est que chacun s’y retrouve et l’histoire montre que ça a été le cas assez rapidement.

La liberté d’expression, le partage de l’information et des idées sur les blogs ont plus à gagner du status quo actuel que de cet improbable projet de labels. La collaboration et la remise en cause du discours dominant dans les médias traditionnels sont salutaires, il serait dommage de les sacrifier si tôt sur l’autel du contrôle frénétique de qui dit quoi.

Note : ce billet fait partie d’une nouvelle série intitulée [Eklektik], il est né d’un diablogue entamé avec David, qui tient un blog sur Internet et l’évolution de la connaissance, l’intelligence économique, les cartes heuristiques et tout un tas de choses de l’esprit.

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