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Justice, vérité, histoire et autres chimères

Posted in ! - Boulchit, § - Midia, Ш - Sochol, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 18 août 2008

Je suis encore retourné par une phrase d’Olivier Galzi, présentateur du JT de 20h de France 2 hier soir, parce qu’elle m’intrigue profondément. A propos du conflit Russie / Géorgie, il déclare en lancement d’un reportage : Ce n’est bien sûr pas notre rôle de juger des responsabilités dans ce conflit, l’histoire s’en chargera. Voilà qui est lourd de sens mais pas nécessairement sensé.

Qu’un journaliste (ou un présentateur et sa rédaction) se montre prudent dans son énoncé des faits ou au début d’un reportage, c’est tout à fait louable et c’est même son rôle de pédagogue : un peu de retenue, de la distance, attention aux parti pris faciles ou au simplisme. Rien à redire à cela. J’ai sur le moment eu un doute en pensant que, peut-être, les interprétations de ce conflit sont très différentes en interne à la rédaction de France 2, et qu’éventuellement la polémique est vive entre journalistes pro-Russie et pro-Géorgie.

Mais j’écarte ici cette idée qu’il ne m’incombe pas de traiter pour revenir à plus important. Ce qui me chiffonne, c’est ce que la justice et l’histoire (et, il me semble, une notion de vérité sous-jacente) viennent faire là-dedans. Olivier Galzi semble reprendre à son compte la phrase de Brasillach : l’histoire est écrite par les vainqueurs. Pour un scoop, c’est un scoop… Même si c’est un constat lucide, on enfonce un peu les portes ouvertes : il est des choses que l’on ne connaît qu’a posteriori. Il est facile d’identifier de nos jours des signes précurseurs de la chute de l’URSS en faisant défiler le film à l’envers, mais c’est le genre de choses que l’on a peu lu ou vu dans le début des années 80. Cela ressemble fort à une approche téléologique aristotélicienne, ou pour faire moins chic, un certain déterminisme.

Cette citation ne nous renseigne en rien sur le fait que l’histoire ait un rapport avec la justice, ni qu’elle ait un quelconque rapport avec la vérité. L’histoire est révisée sans cesse par le questionnement et les découvertes, elle n’est pas une vérité absolue, et quand on la fige dans les manuels scolaires, c’est pour servir des desseins politiques comme par exemple justifier « le rôle positif de la colonisation » comme le prévoyait une loi en France. Il n’est qu’à comparer les manuels européens sur Napoléon, par exemple, pour voir que le prisme de lecture varie grandement chez nos voisins, et plus encore par rapport à la France.

Question pratique : l’Histoire (autant lui mettre une majuscule pour personnifier le concept) travaille à quelle échelle ? Quel délai lui faut-il pour juger des responsabilités ? Une semaine, un an, une décennie, un siècle ? Qui sont ses ‘exécutants’ qui jugent et font le tri ? Les vainqueurs d’un jour sont-ils les vainqueurs de toujours ? Il y a pour moi trop de questions sans réponse pour que cette vision des choses me satisfasse.

Quand on manipule des concepts absolus, on oublie trop souvent que ce sont des chimères, des fantasmes collectifs, des créations humaines sans réalité concrète, des croyances. Passons l’univers au tamis le plus fin, je doute que l’on trouve la moindre particule de justice ou de vérité par exemple. En revanche, le fait que de nombreuses personnes y croient génère des effets bien concrets, eux. Nous pensons unanimement que les billets représentent une certaine valeur communément admise (et pas seulement un peu de papier et d’encre), et quand on les échanges il y a une incidence réelle. Une réalité basée sur… une définition et une croyance, donc.

J’ai un temps apprécié une version plus radicale : ce qui est réel, c’est ce qui reste si un virus tue 100% des humains. Ce qui éliminait de facto de nombreux concepts sans matérialité (et donc… factices ?) comme la patrie, l’amour, la vérité, la justice… Mais il me fallait prendre en compte le facteur humain et social : la croyance massivement partagée est aussi solide que le réel. Galilée ne pouvait avoir raison seul contre l’Eglise. Ou pour reprendre Philip K. Dick : la réalité est ce qui continue à s’imposer à vous quand vous cessez d’y croire.

Nous continuons au 21ème siècle à penser en catégories figées, en cases, plutôt qu’en processus dynamique. L’histoire se construit et se reconstruit, de même que le droit (qui n’a qu’un rapport fugace avec la justice) change, les concepts se perfectionnent, les aspirations et paradigmes évoluent.

Aussi, monsieur Galzi, nous ne saurons pas la vérité sur le conflit russo-géorgien. Il n’y aura pas de justice. Toutefois, nous pouvons avoir une meilleur compréhension des enjeux et des tensions (histoire, conflits personnels, économie), et il y aura éventuellement des décisions judiciaires (Tribunal Pénal International pour cause de crime de guerre ?).

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