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L’information comme monnaie sociale

Posted in € - Ykonomix, § - Midia, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 1 octobre 2008

Il y a des concepts dont on ne sait pas trop d’où ils viennent. Est-ce une révélation, un élément immanent qui flottait là, pas très loin de la conscience et qui prend forme définitvement ? Est-ce une agrégation d’idées connexes qui, sous le bon angle, donne un nouvel éclairage à un phénomène tout comme la recombinaison des acides aminés crée un nouveau gène ? Je ne sais pas le déterminer avec certitude.

Un principe a récemment attiré mon attention, subrepticement. A tel point qu’il a semblé maturer insidieusement, légèrement hors de portée, avant de se manifester dans toute son ampleur : raisons, effets et conséquences, usages. Le savoir en général, et l’information en particulier, constituent une monnaie sociale. Ou plutôt un système monétaire social. Ce dernier est en effet complexe car certaines monnaies ont un cours dans un environnement, un autre (plus élevé ou moins élevé) dans un autre environnement, et parfois ne sont pas convertibles dans certains environnements.

Un prisme de lecture intéressant pour analyser le rapport que nous entretenons à l’autre, au savoir et aux médias. Il se trouvera certainement un vrai sociologue ou spécialiste pour m’indiquer que je réinvente la roue et me rediriger vers les références idoines, je l’en remercie par avance :-)

En ces jours où les marchés financiers s’affolent, et à quelques encâblures à peine des Etats Généraux de la Presse, il peut valoir la peine de reprendre l’idée du marché dans les rapports sociaux. Partons du principe que la nature des rapports sociaux interpersonnels (one to one, one to many, many to many) dépendent en partie des contenus de ce que nous partageons en dehors du coeur de message.

Intéressons-nous à cette huile qui graisse les rouages des mécanismes sociaux. Pour demander un service à quelqu’un, nous ne faisons pas toujours dans le direct. Nous mettons les formes. Et puis une partie de la conversation va se passer, de temps en temps ou tout le temps pour les bavards, sur un échange informel. Nous allons parler à notre interlocuteur d’autre chose : les variations hygrométriques, sa nouvelle coiffure, la hausse du baril, les dernières vacances qui étaient tellement formidables, la baisse de l’Euro, les premiers pas du petit dernier, le coût de la vie, la dernière version du téléphone Machin, les frasques de telle célébrité, le match d’hier soir, le dernier CD de Trucmuche…

Selon le milieux dans lequel on se trouve, on adaptera bien entendu le type d’information afin de trouver un sujet de conversation idoine : mon banquier se fout du dernier concert de Trucmuche, mes neveux ne s’intéressent pas au coût du baril, ma voisine se désintéresse totalement de la dernière série TV… La relation étant une stratégie, chacun tente d’adopter le terrain commun qui semble le plus propice à l’échange informel.

Jusque là, rien de révolutionnaire. Si l’on prend l’angle de l’usage des médias et des contenus qui y sont véhiculés comme monnaie sociale, cette idée est plus intéressante. Je laisse volontairement de côté les savoirs acquis par d’autres moyens, comme l’école par exemple ou la famille.

L’insertion sociale dépend fortement de la « richesse » informationnelle que l’on possède dans les domaines concernés. Ainsi, il est important entre adolescents de pouvoir discuter avec ses amis de ce que l’on écoute à la radio, de ce que l’on regarde à la télévision, des magazines que l’on lit. Et par double effet d’influence (effet de réseau qui pousse à se rallier au thème dominant, et copie du comportement de l’entourage familial) se dessine une culture commune qui permet de partager sur le même mode. Tout le monde peut le constater : le geek passionné de modélisme ou la dingue de musique baroque sont plutôt mis à l’écart par ceux qui préfèrent le football ou la mode (pour ne prendre que des exemples). Leur monnaie sociale ne vaut simplement pas grand chose sur leur grand marché naturel, seulement dans une niche.

Là où c’est fort, c’est quand les médias décident de facto ce qui est la monnaie. Un exemple : les années 90 ont été marquées par les boys band. Les émissions de télévision en faisaient des guest stars qui servaient de produit d’appel pour un public jeune, il n’y a qu’à se rappeler un Jacques Martin débordé par le public du théâtre de l’Empire venu étreindre ses idoles. Les années 2000 sont marquées par la téléréalité (qui porte très mal son nom puisque tout est calibré et artificiel), et le changement majeur c’est que c’est la télévision elle-même qui crée et désigne le produit d’appel en affirmant : vos stars, ce sont eux. Ils sont vos doubles, vos porte-voix générationnels, vos modèles, vos fantasmes, vos espoirs. La petite lucarne (les maisons de production, en réalité) a choisi d’avoir sa propre planche à billets.

Plus tard, les choix personnels s’affirment un peu plus, on fait les rencontres qui vont bien (réseau étudiant, associations) et chacun peut se constituer un portefeuille de monnaies sociales plus assumé et moins subi. Un vernis dans tel domaine pour ne pas passer pour un branque, une connaissance amateur dans celui-ci, une connaissance approfondie dans celui-là… et bien entendu des compromis.

C’est là que je veux en venir. La presse d’information généraliste et économique a longtemps joué dans le monde professionnel un rôle de monnaie sociale très fort, et plus particulièrement la presse quotidienne. Je laisse volontairement de côté les magazines et les médias spécialisés ou professionnels. L’information contenue avait une utilité qui dépassait le cadre de l’aide à la décision strict. S’intéresser à la politique quand on est engagé dans la vie syndicale, c’est un minimum, mais s’intéresser à l’actualité politique et syndicale hors de France, voilà qui permettait d’apporter de l’eau à son moulin à parole. Connaître les faits majeurs de son secteur quand on est décideur économique constituait là aussi un pré-requis, aller voir ce qui se passe dans d’autres domaines permettait de se valoriser auprès de sa hiérarchie.

Sans parler bien entendu de domaines plus élitistes (parler golf et voile avec son patron, art contemporain avec le DRH) ou plus populaire (faits divers ou Tour de France à l’atelier). Plus encore quand les domaines élitistes sont portés par un mécennat d’entreprise, bien souvent le fait du Prince en France, parce que bien s’y connaître c’est aussi faire preuve d’un esprit corporate. Je grossis volontairement le trait, mais pour mieux montrer que les monnnaies ne sont pas aisément interchangeables sur les marchés.

On se dit donc dans la vie courante : « tu as vu le dernier… », « as-tu lu que… » pour attirer l’attention sur sa propre valeur. Etre riche de sport, d’analyse géostratégique ou de culture musicale constitue un sérieux atout, l’idéal comme toujours étant d’avoir plusieurs cordes à son arc. Les médias viennent en appui de notre stratégie d’intégration sociale, nous en monnayons socialement l’usage.

Or trois phénomènes changent la donne :

  • Les médias quotidiens sont toujours en retard, par simple effet de la machine de production depuis le traitement de l’information jusqu’à l’arrivée au lecteur / auditeur / téléspectateur. Internet permet une information bien plus rapide, fournissant cette monnaie sociale sans que l’utilisateur en paye le coût tout en proposant une grande variété de sources : versions web des médias online, médias 100% online, fils d’agence, blogs… Pourquoi alors acheter un journal à l’instant T si j’ai accès à bien plus entre T-1 et T ?
  • L’arrivée des journaux gratuits permet à un grand nombre d’avoir ce vernis minimum, tout en occupant un temps inactif (le voyage dans les transports en commun par exemple), sans payer là encore. Cela ne concerne pas, bien sûr, les domaines les plus stratégiques, comme les sujets économiques et politiques méritant un traitement en profondeur afin de ne pas être ridicule parmi la population à qui on présentera cette monnaie sociale.
  • La multiplication des supports (ouverture des ondes radios, chaînes câblées et satellites, TNT, web) fait que si l’information est toujours aussi importante, il n’y a plus d’attachement particulier à la marque du média. Le référentiel commun autour du média (avoir lu le même article, écouté la même émission) s’efface au profit du référentiel commun à l’information elle-même.

Que reste-t-il alors aux médias au temps court ? Les chroniques radios, qui personnalisent le contenu, de même que les tribunes et les interviews qui procèdent du même principe. Mais veut-on encore payer pour cela quand avec un minimum de temps passé je peux me constituer un capital conséquent ? Qui refuserait, par ces temps de crise, un portefuille de monnaies gratuit ? A l’heure des arbitrages budgétaires personnels, il me semble que les médias quotidiens payants sont particulièrement menacés face à une telle concurrence.

Or si les rédactions des quotidiens se vident, qui produira cette information rapide ? Je suis dubitatif sur la qualité de l’information obtenue par crowdsourcing, en particulier sa hiérarchisation. Restent les agences de presse, serait-ce suffisant ? Je ne crois pas. Le modèle économique est menacé, il faut trouver un moyen de redonner l’envie de payer pour des journaux quotidiens, et probablement pour cela revoir à la fois les politiques éditoriales, les modes de distribution et de production, les conditions de travail, et jouer la carte du multimédia en faisant de son journal une marque multi-support.

Ce ne sont que quelques pistes, certainement pas des débuts de réponse, mais les Etats Généraux de la Presse qui débutent demain promettent d’être passionnants. J’espère que de nombreuses lignes vont bouger et que les mentalités vont évoluer, en particulier au sein des rédactions où les approches et compréhensions des enjeux du numérique sont pour le moins diverses.

Pour mieux comprendre les débats sur la nature même de l’information et sur sa valeur, il est utile de lire les échanges de Guillaume Narvic, Jeff Mignon et d’autres sur Mediachroniques. La dichotomie valeur d’usage / valeur matérielle de l’information, présentée par Emmanuel Parody, mérite réflexion.

6 Réponses

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  1. enikao said, on 2 octobre 2008 at 10:19

    Merci Hoà, si je connaissais le principe des mèmes (et sans avoir lu Dawkins ou Dennett, hou !) ce n’est pas exactement sous cet angle que j’envisageais mon billet.

    Cela dit, c’est un éclairage particulièrement pertinent !

  2. narvic said, on 2 octobre 2008 at 11:38

    Salut [Enikao]

    Cette idée de monnaie sociale est intéressante, mais les médias sont loin d’être les seuls à en être « fournisseurs » : toutes les industries culturelles et de divertissement (cinéma, livre, musique, sport…) en fournissent également, à la fois par l’intermédiaire des médias, mais aussi directement entre les gens (le bouche à oreille).

    Au bout du compte seule une petite partie de cette monnaie est « achetée », l’essentiel est partagée gratuitement dans les premiers cercles de l’espace social (familial, amical, voisinage, professionnel).

    Internet bouleverse cette économie de la monnaie sociale pour les médias payants, mais pour les gens, est-ce que ça change tellement l’économie de l’ensemble de leur système personnel ?

    Pour ce qui est de la monnaie « à valeur faciale élevée » ( ;-) ), je pense à l’analyse politique internationale, les nouvelles de la vie intellectuelle, scientifique et artistique, etc. : on n’avait accès à cette information que par l’intermédiaire des médias auparavant. Sur internet, ça va directement du producteur au consommateur sans passer par les médias : les revues universitaires, des bases de données, des bibliothèques entières, sont en accès libre en ligne, et des blogs d’experts dans tous les domaines, etc.

    En quoi les médias sont-ils vraiment encore indispensables dans l’économie de la monnaie sociale ?

  3. enikao said, on 3 octobre 2008 at 6:01

    Euh… oui ! En fait voilà ma faille : je parle de monnaie sociale en tant que tel. Son acquisition dépend d’un seul facteur certain, à savoir le temps passé à la recueillir. Et bien entendu je suis resté sur les médias, mais tout type de savoir constitue une monnaie sociale potentielle : connaître les meilleurs bars de la ville, être un dictionnaire étymologique vivant, avoir une culture cinématographique… j’en passe et des plus iconoclastes.

    De nombreuses monnaies sociales sont en effet partagées « gratuitement » (je pensais à la transmission orale dans ces fameux rapports informels), ce qui bien entendu ne signifie pas qu’il n’y ait pas une stratégie ou une finalité. Ce qui change c’est le foisonnement de l’offre disponible, avec un temps qui lui est limité (et là ce serait un autre sujet passionnant).

    Mais le problème est effectivement : la multiplication des sources gratuites rend le média payant un rien obsolète, d’autant plus quand il est figé dans sa forme et dans le temps comme c’est le cas de la presse quotidienne. Du coup, son risque est effectivement d’être retiré de l’équation. Sauf si son rôle est autre que purement informatif, s’il est didactique par exemple. Et encore, sur le web on trouve des bons pédagogues aussi… cruel dilemme, je pose plus de questions que je n’apporte de réponses :-)

    PS : merci pour la revue de web !

  4. […] la vie déconnectée, dans les relations sociales avec ses amis, ses collègues, ses connaissances. L’information est une monnaie sociale. C’est pourquoi son acquisition peut être grisante, comme l’est la constitution de richesses […]

  5. […] que l’information remplit également une fonction sociale et joue un rôle de portefeuille de monnaies, que l’on échange contre d’autres choses  : attention, considération, intérêt, ou […]


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