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Expert contre généraliste : pourquoi choisir une seule dimension ?

Posted in Ш - Sochol by [ Enikao ] on 25 novembre 2008

C’est un billet de Laurent Suply sur Suivez le geek qui a attiré mon attention, dans lequel il relaye la position de Neal Stephenson qui annonce la fin des savoirs encyclopédiques en raison de l’extrême complexification des savoirs et annonce l’émergence une nébuleuse d’experts.

Il est temps de réfléchir autrement que par position extrême et d’introduire de nouvelles dimensions à notre conception des savoirs.

Laurent marque son désaccord et souligne fort justement dans son billet que l’intrusion d’Internet chez les particuliers permet à tout un chacun de consulter un savoir en ligne déjà très substantiel, voire de se laisser aller à la sérendipité et de découvrir de nouveaux horizons, par simple curiosité.

En premier lieu, soulignons que l’encyclopédisme ne visait pas à un savoir absolu mais à la diffusion et à la vulgarisation des savoirs : trier (et donc éliminer), classer, transmettre et progresser pour éviter la perte du savoir oral mais aussi pour embrasser l’ensemble des savoirs utiles. C’est autant un projet politique que philanthropique, figé dans un présent dès édition, inutile de m’étendre sur le sujet, d’autres le font bien mieux. Nous avons aussi beaucoup exagéré et sur-valorisé les connaissances de personnages emblématiques du savoir universel comme Aristote ou Descartes, qui furent certes des esprits brillants mais dont le savoir était limité même en leur temps (par simple manque de moyens d’information sur ce qui dépasse leur « proximité » géographique relative), et qui ont aussi dit des bêtises comme tout un chacun.

Ensuite, ne peut-on pas considérer que nous pourrions avoir des compétences remarquables dans plusieurs domaines fortement disjoints ? Il faut préciser disjoints car si des domaines d’expertise font appel à des qualités identiques ou très proches, il est naturel que l’expertise de l’un donne des bases plus que solides aux autres. Prenons des exemples simples : les passions (au sens de hobbies), souvent très éloignées de la profession, et faisant appel à des talents et compétences qui ne sont pas ambivalents. Certaines célébrités ont eu des passions dévorantes, au point de devenir des domaines d’expertise capables de rivaliser en niveau de connaissance et/ou de savoir-faire avec ce qui constituait originellement leur « cœur de métier ». Le plus connu est bien entendu Dominique Ingres, dont la virtuosité au violon était réputée et nous a donné l’expression violon d’Ingres qui désigne une passion à laquelle on se consacre avec une ferveur et un talent dignes d’un professionnel.

Un autre cas : les amateurs particulièrement éclairés de Marcel Pagnol savent avec quelle assiduité il s’est penché sur le mystère du Masque de fer. Compulsant archives et explorant toutes les hypothèses, Marcel Pagnol accouche d’un essai en 1964 qui, bien que peu connu du grand public, semble salué par les historiens comme un travail de qualité équivalent à celui d’un universitaire.

Plus fort encore : William Herschel était à l’origine auteur-compositeur de musique. Sa passion pour les étoiles et son ingéniosité technique l’ont mené loin : grâce aux télescope qu’il a fabriqués, il a découvert entre autres Uranus ainsi que des satellites d’Uranus et de Saturne, ses observations lui ont permis de déduire le rayonnement infrarouge. Ses nuits de labeur ont un tel succès scientifique que le Roi George III le pousse à abandonner la musique pour le propulser Président de l’Astronomical Society of London. Consécration de l’amateur, qui a tout de même composé 24 symphonies, 12 concertos, des sonates et de la musique religieuse.

Le champion toutes catégories des passions dévorantes est probablement Bela Bartok, qui n’avait pas un violon d’Ingres mais plutôt un orchestre symphonique d’Ingres. Que l’on juge plutôt : botanique, entomologie, collections diverses (poteries, roches, outils, étoffes) dûment étiquetées et répertoriées, astronomie, linguistique (il parlait près de huit langues et étudiait en sus l’arabe et le chinois), le tout en plus de son travail colossal fondateur de l’ethnomusicologie et de son recensement des chansons populaires du monde entier. Voilà qui force le respect, et montre que l’on peut exceller dans plus d’un domaine.

Les joueurs de jeux de rôle à l’ancienne (dé, feuille de personnage, crayon, maître de jeu ; et non PC ou console de jeu) comprennent aisément cette idée d’évaluation graduée des compétences quand ils regardent leur feuille de personnage. On peut bien entendu optimiser son personnage pour en faire une machine à tuer ceci, l’arme absolue contre cela. Ou bien un expert de telle situation sociale, ou de telle prouesse artistique. On peut à l’inverse faire un personnage moyen en répartissant ses compétences dans tous les champs possibles. Que voit-on en réalité ? Que ces personnages sont simplement… injouables et/ou inintéressants. C’est le syndrome du « polar », de la buse, de l’asocial, ou à l’inverse du bon-à-tout-bon-à-rien, moyen et lisse, sans particularités.

Le premier, l’hyper-spécialisé, disposera d’un portefeuille de monnaie sociale fragile et pas nécessairement convertible dans toutes ses rencontres : parler football à un rendez-vous galant, de l’impressionnisme à son neveu en crise de rébellion adolescente, de la new wave néogothique allemande à son patron ou de l’évolution des usages web 2.0 à sa boulangère sont en général de parfaits moyens pour écourter la conversation. Mais il existe, comme toujours, des contre-exemples, plutôt rares dans l’ensemble. Le second, moyen en tout, n’aura à disposition qu’un portefeuille de bon gestionnaire prudent, qui manquera de dynamisme et ne lui permettra pas de se distinguer de la masse : sans saveur, incapable d’exploits, un « peut mieux faire » global.

Entre ces deux extrêmes, il existe des intermédiaires : une panoplie de compétences inégales, plus ou moins développées. Pensons ainsi à un mathématicien cordon bleu et féru de littérature russe, un orateur navigateur connaissant bien la musique baroque, un journaliste technique rugbyman sachant raconter les histoires drôles comme personne, un boucher poète sachant tout de la géographie française. On a connu plus étrange. Pour les non-rôlistes, il est aisé de visualiser ce principe multidimensionnel en se référant aux diagrammes en toiles d’araignées, où chaque axe gradué du centre vers la périphérie représente un élément évalué. Le cas commun le plus courant se trouve dans les guides d’achat FNAC : par exemple un ordinateur portable sera jugé sur l’autonomie, l’ergonomie, les capacités graphiques, la qualité audio, la mémoire… On peut ainsi voir les (dés)équilibres des caractéristiques en observant la surface occupée et les pics ou creux : un produit très nomade mais peu puissant, un produit aux faibles performances générales, un produit bien équilibré… Il en va de mêm de nos connaissances et de nos savoir-faires.

Dernier point enfin, et c’est là un problème bien réel : si nous avons vocation à l’hyper-spécialisation, nous risquons de perdre une partie des champs d’expérience et de la créativité. S’engouffrer d’une seule traite dans un secteur en se mettant des œillères n’est pas souhaitable (et est-ce bien possible, à la réflexion ?). Il faut des passeurs, des gens à la croisée des mondes et des sphères de savoir. Des pédagogues capables de parler par image, par métaphore. Et même des spécialistes… du mashup, du mélange des genres, du cross-over. Un chercheur découvre une fonctionnalité dans son entreprise ou son laboratoire, mais imaginera-t-il les application hors de son champs de connaissance habituel ? Non. Il lui faut s’ouvrir l’esprit, confronter ses trouvailles à des regards neufs.

Imaginons une entreprise spécialisée dans les parfums de synthèse et un équipementier automobile : on aurait un habitacle qui diffuse des odeurs agréables. Et bien certains constructeurs y pensent déjà. Ils ont commencé par travailler sur les matières et sur le son (fermeture de porte, par exemple) pour que la voiture soit un plaisir des sens, au pluriel. Une voiture sensorielle. Elle porterait en elle les gènes de deux domaines pour offrir quelque chose de nouveau, et ce croisement serait obtenu soit parce qu’au moins l’un des chercheurs s’est ouvert à d’autres mondes, soit grâce à un passeur qui a fait le lien entre ces deux univers.

Cherchant à une heure indue un moyen d’illustrer simplement ces idées, j’ai fini par reprendre le principe de design low cost de ce site. Admettons que les ronds constituent des domaines de compétence. Pour Stephenson, il y eut un âge d’or où de grands savants étaient « OOOOO ». Il me semble qu’il faudrait plutôt dire « ooooo » en ce qui les concerne, ce qui ne les rend pas moins méritants. En raison de l’extrême spécialisation des savoirs, Stephenson pense que l’alternative aujourd’hui c’est  » O  » ou « ….. ». Or il serait un peu simpliste de limiter à un seul nos domaines de compétence, et si l’on devait transcrire nos savoirs relatifs, ce serait plutôt « o.°0oO ». Sans oublier que nous avons besoin, partout et toujours, de « – » pour créer des passerelles bénéfiques.

Avant d’en finir avec ce billet, je tenais à faire une remarque. Une chose me stupéfie chez de nombreux penseurs américains : leur capacité à présenter les choix de manière binaire. Je dis bien « présenter » car je n’arrive pas à savoir s’il s’agit de la simple forme, pour simplifier la présentation, voire d’une limitation volontaire pour affirmer le propos avec plus de poids, ou bien si le raisonnement est réellement binaire : c’est 0 ou 1, mais pas entre les deux.

PS : un homme capable d’asséner que « la science-fiction est la pornographie des idées », parce qu’elle explore crûment ou avec poésie les tabous, les fantasmes et les interdits de nos sociétés avec une puissance inégalable (clonage, mondes virtuels, voyage dans le temps…), ne peut pas être tout à fait mauvais.

2 Réponses

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  1. Laurent Suply said, on 25 novembre 2008 at 4:26

    Chouette billet ;) Quelques remarques et rebonds:

    * Pour rendre justice à Stephenson sur ce point, il évoque de lui-même les « hobbies » dans son allocution, évoquant le « geek intérieur » de tout un chacun. Sa vision c’est en gros « 1 savoir-faire métier + 1 savoir-faire passion par personne ». Soit, dans ton schéma « OO ».

    * En te lisant, et avant d’arriver à des O et o et ., je pensais à une éventuelle représentation des savoirs sous forme de longue traîne ou de courbe de Gauss. Nos « compétences secondaires » (je m’étonne encore de ne pas avoir pensé à la feuille de perso ;) ) sont-elles forcément connexes ? se répartissent-elle de façon homogène à mesure qu’on s’éloigne d’une hypothétique centre de gravité ?

    * Totalement d’accord sur le mode binaire, mais est-ce propre aux penseurs américains ?

    PS: en parlant de monnaie sociale, as-tu lu « Dans la dèche au royaume enchanté » de C. Doctorow ?

  2. [ Enikao ] said, on 25 novembre 2008 at 5:05

    @Laurent
    * Exact mais je suis d’une terrible mauvaise foi, et puis au final ça revient à deux fois une compétence.

    * En réalité, la vraie réponse se trouverait peut-être dans une théorie des cordes transverse et en toile de fonds (oui, autant y aller franco sur le conceptuel), lesquelles cordes seraient des qualités primaires qui « diffuseraient » dans les différentes compétences qui y font appel, tout comme les caractéristiques naturelles ont une incidence sur les compétences (qui peuvent ou pas être développées). Les personnes naturellement extraverties ont donc une qualité utile mais non suffisante qui sert de base aux échanges humains, ce qui permet d’être bon commercial, ou bon orateur. Une aptitude importante à la conceptualisation fera un point de départ efficace pour d’excellents architectes, physiciens ou philosophes (exemples arbitraires). Celui qui est minutieux aura plus de facilités avec l’hormogerie ou le droit (oui, les préjugés, hein…). Mais quand bien même on ne disposerait pas de cette base, l’expérience permet à celui qui n’est pas doué de rattrapper ou dépasser celui qui est doué mais n’exploite pas son talent.
    Qui plus est, chaque métier fait appel à des compétences diverses et l’on peut compenser une qualité moyenne par une qualité plus élevée : un avocat peut donc être orateur moyen mais extrèmement efficace sur les points techniques, un journaliste peut avoir un excellent esprit de synthèse mais être lent à la rédaction, un coureur à pied peut avoir un départ plutôt mauvais (réflexes moyens) mais une pointe de vitesse supérieure à ses concurrents (je pense à Marc Raquil)…
    Je ne suis pas à l’aise avec une courbe de Gauss qui supposerait de rapprocher des qualités en fonction de leur niveau depuis le centre, et non de leur proximité propre : mémoire des noms et blanquette de veau côte-à-côte, et puis mémoire visuelle et tarte tatin très loin, ça n’aurait pas de sens. Je pense également que la répartition n’est pas homogène.

    * Probablement pas, mais il est des cultures pour lesquelles la ligne de partage n’est pas oui/non et supporte une variété de nuances sans trancher avec des frntières factices. Je pense au « mu » zen répliqué par le maître à une question qui n’a pas de sens telle qu’elle est posée.

    PS : non, mais je note, car l’anniversaire de Djizus approche ;-)


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