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[Lab] Retour à Ithaque

Posted in # - Imedjiz, ∞ - Toudoto, § - Midia, П - Politix, Ф - Nutek, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 11 janvier 2009

L’expérience de l’Express, l’Odyssée de l’info dont j’avais annoncé le début ici, arrive à son point d’orgue. Les contributions sont arrivées petit à petit dans le fil d’infos central, puis en plus grand nombre.

L’heure est au bilan.

J’ai participé à la réunion préparatoire couverte par Philippe Couve de l’Atelier des médias sur RFI (et dont je recommande le blog : Samsa News), à la réunion intermédiaire et à une demi-journée d’immersion, le jeudi 8 janvier. Entre-temps, j’ai passé une après-midi à effectuer des recherches sur la base documentaire interne.

Ce que je retiendrai de l’opération de l’Express, sans ordre ni priorité :

  • Une forme de connivence a priori entre blogueurs, particulièrement étonnante : on ne se connaît pas, on ne se lit peut-être pas, on n’a pas retenu les prénoms lors des présentations sommaires, mais on plaisante et on s’apostrophe, on se conseille ou on se demande conseil. Le phénomène est un peu difficile à décrire précisément, mais on se trouve quelque part entre la colo et l’apéro de quartier.
  • Ce sentiment a été renforcé par le fait de retrouver plusieurs connaissances réelles ou numériques : un microcosme de blogueurs experts actifs s’emparait-il de l’opération ? Pas vraiment car j’ai eu le plaisir de trouver des blogueuses qui écrivent de manière bien plus personnelle, ou des blogs plus divers : environnement, politique locale, mode, carnet de bord personnel…
  • Une forme de timidité de la part des blogueurs (comme Jade en présence de Christophe Barbier) : en conférence de rédaction du web, ou dans les tables de point d’avancement, Eric Mettout a dû mener la danse plutôt que nous modérer. Le seul à secouer réellement le cocotier fut Emery, personnage étonnant et provocateur, mais digne représentant des ambitions ‘pataphysiciennes avec son fameux : Halte au racolage, les putes dans les étages. Il proposa ainsi de faire un édito de blogueur, en complément de celui de Christophe Barbier (projet refusé).
  • Je ne sais pas ce que l’équipe de l’Express.fr a appris de nous. Tout bien réfléchi, peut-être pas grand chose car si nous avons pu visiter les coulisses de la rédaction, les journalistes n’ont pu voir que peu des coulisses d’un blog. Nous avons vu les coulisses de la rédaction du web (peu de coups de fil, peu de parole, un silence presque assourdissant) mais eux ne nous ont pas vraiment vu à l’œuvre dans notre « milieu naturel ».
  • Une odeur d’années 1980 flottant à la rédaction de l’Express print : un coupe-papier Bérégovoy dans le porte-crayon, une fausse coupe du monde 1998, un gros fauteuil en cuir, chacun parle à son tour, pantalon de velours cottelé et lunettes de soudure pour deux vétérans (manifestement vénérables et puits de science dans leurs domaines respectifs). En comparaison, l’Express.fr respire une vitalité plus forte : les colifichets sur les bureaux et aux murs datent d’après l’an 2000, détournements de photos ou photos vintage, la moyenne d’âge n’a rien à voir non plus. Ce que je vais dire est dur, mais j’ai eu le sentiment qu’il y avait une noblesse et le bas peuple du journalisme. Le Louvre et Basquiat. Le print aurait intérêt à aller faire sa conférence hebdomadaire au sein de l’équipe du web, et à écouter d’abord, histoire de confronter les idées et les pratiques.
  • Je sais que ça fâchait Eric (qui avait éventuellement peur que je quitte le navire ?) mais quand je rappelle qu’un journaliste est payé pour écrire car c’est son travail, alors que le blogueur très rarement, ça a un sens. Je suis venu à la rédaction en plus de mon emploi (il faut bien manger), tout comme je blogue en prenant le temps sur autre chose. Je n’ai aucune obligation à produire du contenu, je ne suis astreint à aucune régularité ou à traiter telle information sur mon blogue « parce que c’est l’actu ». Aussi, et ce n’est pas un tabou : quand je n’ai pas le temps, pas l’envie, pas la capacité à traiter correctement un sujet (certains sont bien plus pertinents et profonds que moi dans certains domaines) étant mon propre patron j’estime qu’il est urgent de laisser tomber car il n’y a pas de récompense à la clé. Alors que dire à son patron : écoute, je ne sais pas faire, en plus ça ne m’intéresse pas, et puis de toute façon je n’en ai pas envie, c’est un tantinet plus compliqué.
  • Quelques découvertes des pratiques et du jargon de la profession comme le « bâtonnage de dépêches » ou un chemin-de-fer.
  • Pas une seconde je n’ai entendu parler de publicité, d’insertion, de nom à ne pas mentionner, d’espace rédactionnel… La boutade d’Eric sur la corruption (« on voudrait bien être corrompus mais on ne nous propose rien ») fut la seule mention à l’argent, j’ai eu le sentiment d’une très grande liberté dans les choix et l’angle des sujets, liberté qui nous a été accordée en totalité ou presque.
  • Il paraît que les gens s’étripent dans les rédactions, mais peut-être est-ce un mythe suranné. De prises de bec, on n’en a vu que pouic, et la conférence de rédaction fut d’un calme époustouflant. Peut-être que tout se passe en off, autour de la machine à café (singulièrement au singulier pour tout un étage), lieu où se font les choix éditoriaux ? J’ai presque eu l’impression du monday briefing des Monty Python : une réunion hebdomadaire rituelle à caractère obligatoire, même si l’on n’a rien à se dire car il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
  • Je regrette de n’avoir pas eu le temps souhaité à consacrer à l’expérience. Fabien Cazenave a pu passer les 3 jours sur place et a probablement vécu l’aventure très différemment de ceux qui sont venus en coup de vent. Et j’aurai aimé, comme suggéré à un autre blogueur dont je n’ai pas retenu le pseudo / nom, que les blogueurs organisent une conférence de rédaction à leur manière. Or à la différence des journalistes nous sommes des électrons libres, tenus par aucun lien hiérarchique ni intérêt commun, donc désorganisés.
  • Visiblement ils sont fâchés avec les logos, pseudos et signatures des invités à l’Express.fr : autant l’accueil a été cordial, presque chaleureux pour des inconnus, et la mise à disposition des moyens totale (matériel, compétences, carnets d’adresse), autant mes deux productions ont été presque anonymes un temps, et mon pseudo mal orthographié. N’ayant pas assisté à la mise en ligne, je suppose qu’il y a eu un peu de précipitation en raison de l’afflux de nouveaux papiers.
  • Les articles des blogueurs ont été différenciés par un petit logo et la mention « L’actualité vue par les blogueurs », ils ont également fait l’objet d’une courte introduction éditoriale.
  • Certains blogueurs déjà réputés dans notre petit milieu se sont offert une tribune pour parler avec brio au grand public et lui apporter un éclairage qu’il n’a que rarement : la veille selon Christophe Asselin, Damien Douani sur le high tech, Malek Khadhraoui sur la politique tunisienne, les vicissitudes de la loi audiovisuelle ou la surenchère d’amendements par Authueil, le rôle d’internet dans l’opinion politique selon Stanislas Magniant. Le sénateur et blogueur Alain Lambert s’est permis de lancer quelques polémiques sur la protection sociale et ce qui pourrait freiner les plans de relance.
  • Certains blogueurs se sont intéressés à plusieurs sujets qui a priori dans une rédaction ne dépendraient pas du même service (Damien a co-écrit avec Lucile Bellan sur les chiffres du cinéma en 2008, Jade a raconté les soldes et sa déception du livre Twilight) . Le blogueur écrit dans son univers personnel qui est aussi éclectique que tout un chacun. J’aurai par exemple adoré pouvoir co-écrire sur le conflit croato-slovène avec Fabien.

Mes contributions :

Elles ont été diverses, et pas tout à fait satisfaisantes de mon point de vue.  Deux productions publiés sur l’Express.fr :

  • Les nouveaux avatars de la peur du web – la classe politique prend parole pour dénigrer et diaboliser Internet parce qu’elle n’y connaît pas grand chose. Pour l’avoir relu à froid, c’est une tribune-démonstration qui va parler aux experts du web. Pour les moins rompus aux enjeux et usages d’Internet, il y a trop de références, trop d’allusions, pas assez de pédagogie pour le grand public (il aurait peut-être fallu faire un glossaire ?). J’ai voulu tout mettre et pourtant j’ai omis d’insister sur ce qui change avec Internet, en particulier l’atemporalité des contenus. Autant avec la radio et la télévision, on peut confiner certains programmes à des horaires nocturnes, autant avec la presse on peut faire travailler les libraires sur l’achat de journaux, autant sur Internet tout est disponible tout le temps. Pourtant, la rédaction et la collecte d’informations m’a pris environ une semaine (en réalité deux, mais peu productives puisqu’incluant Noël et nouvel an). Si j’avais dû écrire pour mon blog j’aurai probablement découpé en 3 ou 4 billets.
  • La crise : un mal, des mots – une analyse statistique des mots employés pour parler de la crise depuis un an dans la presse française. Analyse est un bien grand mot : j’avais commencé à parcourir les titres et contenus de certains articles pour aller au-delà de la seule présence des mots, devant la masse d’information j’ai dû renoncer par  manque de temps. Qui plus est, la recherche n’inclut pas les médias broadcast, dont on sait qu’ils ont un impact plus fort encore sur l’opinion publique (force de l’image ou du son, audiences supérieures à la presse écrite).

Deux idées au cours de la conférence de rédaction web du jeudi 8 janvier :

  • Une idée sur les EJP (effacements de jours de pointe) pour compléter les informations d’un article sur les difficultés d’EDF en période de grands froids. Dans les faits, mon paragraphe de 600 signes inserré dans un article a été fortement coupé car il ne présentait qu’un intérêt limité. De plus, il s’agissait là de connaissances liées à un carnet d’adresse personnel. J’ai pu avoir les informations essentielles et rédiger quelque chose de correct en un temps court, ne manquaient que des données du service de presse d’EDF qui s’est montré aimable au téléphone mais avait besoin de temps (il était 12h10 quand j’ai appelé).
  • Interroger des spécialistes des médias arabes en France (CERI, IFRI et IRIS : nous sommes bien pourvus en centres d’analyse) pour qu’ils indiquent quels regards portent les médias égyptiens, syriens, iraniens, qatari et arabes sur l’action française dans le conflit du Proche-Orient. Je pensais en particulier interroger Mohammed El-Oifi, qui connaît bien ces sujets et qui fit quelques apparitions remarquées sur les plateaux télévisés en octobre 2001 pour expliquer comment les médias arabes parlaient des attentats de septembre. Hélas, je n’ai pas du tout eu le temps de faire ce travail.

Finalement, j’ai eu le sentiment que blogueurs et journalistes dans le même théâtre, mais qu’il existe des troupes et des one-person show. J’ai eu l’impression que les blogueurs apportaient un ton différent et même, s’affranchissant de « l’actualité dont il faut parler sur un ton différenciant, à moins d’être carrément les premiers », des sujets différents. J’ai eu l’impression que j’aurai plaisir à apprendre à faire des papiers plus rapidement, plus à la portée du grand public (en plus d’un ton précieux et d’allusions et références nombreuses, mes sujets sont un peu arides).

J’ai eu l’impression que les journalistes nous observaient, mi-amusés mi-curieux, du coin de l’oeil sans oser nous poser des questions, et que les blogueurs, prenant l’opération très au sérieux, se sont montrés timides à leur tour.  C’était la drague des timides qui en plus habitent loin du lieu de rendez-vous : on ne veut pas frustrer ni décevoir l’autre, mais comme le temps imparti est court on reste épidermique.

Si l’occasion se présente à nouveau, je serai ravi de poursuivre ce type d’expérience, et je pense ne pas être le seul.

Pour aller plus loin :

  • Une analyse de Narvic et les riches commentaires associés, les impressions d’Autheuil.
  • La liste des documents de blogueurs publiés est assez impressionnante : des interviews, des vidéos, des enquêtes… Une richesse et une variété qui est possible grâce au surcroît de petites mains des blogueurs.
  • Le blog des coulisses de l’opération 3001  relate fidèlement l’ambiance, le déroulé et les ressentis de chacun.
  • Les favoris de l’opération sur delicious.

8 Réponses

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  1. Laurent said, on 11 janvier 2009 at 8:01

    merci pour ce joli premier bilan à chaud. on attend le retour des autres, et on a vraiment de quoi faire un joli « livre blanc » qui sera sujet à débat.

    merci de ta participation, Enikao ;)

  2. Eric said, on 11 janvier 2009 at 11:00

    L’envie de poursuivre ce type d’expérience ne tombera pas je pense dans l’oreille d’un sourd… Bravo pour ce bilan très riche.

  3. Sophie said, on 12 janvier 2009 at 3:31

    Je t’avais bien dit d’aller jusqu’au bout de l’expérience en mettant en ligne toi-même ton papier dans le CMS, tu aurais compris les couacs sur les liens ;)
    C’est une des améliorations ergonomiques du CMS apportés par FredCavazza d’ailleurs, mettre du lien plus facilement (ce qui n’empêche pas que sur des pseudos complexes l’erreur est humaine;)

  4. [ Enikao ] said, on 12 janvier 2009 at 3:52

    @Laurent : merci, j’ai hâte de lire tout ça !
    @Eric : j’espère bien…
    @Sophie : C’est exact, mais pris par le temps j’ai juste tout donné en vrac. C’est ça d’être pressé… J’aurai bien aimé en effet tout parachever, vraiment ! Et puis pour une première, les « aléas du direct » ont été plutôt de nature anecdotique, ce qui fait leur charme. En une heure tout au plus les pétouilles ont été corrigées, c’est tout à fait honorable :-)

  5. Laurent said, on 13 janvier 2009 at 6:40

    C’est bien de citer l’Odyssée… mais la question de Pierre Dac se pose : préfères-tu l’Homère d’aujourd’hui, ou l’Homère d’alors ?

  6. arretsurlesmots said, on 14 janvier 2009 at 10:01

    Je ne suis pas d’accord avec ton auto-critique. J’ai beaucoup aimé le choix de tes articles, tout comme j’ai apprécié les lire. En passant deux jours dans l’open space de l’Express.fr, j’ai aussi eu l’occasion d’entendre que tes articles avaient été appréciés.
    Au plaisir d’une prochaine rencontre

  7. [ Enikao ] said, on 15 janvier 2009 at 8:14

    @Laurent : Monsieur a des lettres, comme mon facteur…

    @arretsurlesmots : on a le droit d’être exigeant envers soi-même :-) Tant mieux s’ils ont été appréciés en interne. J’avais placé la barre un peu haut, et mon envie d’exhaustivité frise parfois le style universitaire, qui ne sied pas forcément à un média comme l’Express.fr ( ou plutôt son lectorat). L’article sur la peur du web a été bien accueilli (plusieurs encouragements sur Twitter) mais il est tout de même touffu. Quand à l’analyse des mots de la crise, même en ne restant que sur la presse, j’aurai aimé pouvoir rentrer dans les contenus et tonalités d’articles de chaque mois pour comprendre les évolutions des courbes. Devant ce travail titanesque, j’ai abandonné (il m’aurait fallu beaucoup plus de temps) pour laisser cela à d’autres.

  8. […] Hier, on pouvait même le retrouver dans le Monde pour un article sur les mots de la crise de Sarkozy, qui n’est pas totalement sans nous rappeler l’excellent travail d’Enikao pour l’Express.fr. […]


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