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Pourquoi le blogueur n’est pas un journaliste (2)

Posted in ∞ - Toudoto, § - Midia, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 27 janvier 2009

Voici la suite de l’analyse des différences entre blogueur et journaliste débutée ici. Encore une fois, les idées seront thématiques.

Il y a deux différences très profondes entre le journaliste et le blogueur : la dimension temporelle de ce que chacun produit et la relation qui se crée autour du contenu.

D’un côté pour le journaliste, l’action coup de poing, la mission, l’article écrit et confié aux circuits de relecture et validation que l’on peut oublier le coeur léger. De l’autre pour le blogueur, le travail permanent, le processus jamais vraiment fini, la réflexion qui avance, la discussion qui se prolonge, le texte qui ne se fige pas.

Tentons une métaphore martiale qui n’est probablement pas parfaite mais qui a l’avantage d’illustrer cette différence :

  • Le journaliste est alors un peu comme le condottiere : travaillant en équipe, il ne rend compte qu’au capitaine de sa compagnie (qui lui-même ne rend compte qu’au seigneur qui l’emploie), il est payé pour une tâche donnée et l’accomplit. La compagnie enchaîne ainsi les actions collectives, coordonnées et mises sous un commandement clair. Et les compagnies ne s’affrontent entre elles qu’épisodiquement.
  • Le blogueur serait un peu un milicien de quartier : volontaire, il participe à quelque chose qui lui tient à coeur, il oeuvre dans un secteur donné, il a une relation permanente avec son écosystème direct : les habitants sont ses visiteurs, les autres miliciens les blogueurs du même domaine. Parmi les éléments caractéristiques : les empoignades sur les méthodes et moyens de chacun, les querelles d’égos, la participation collective à la définition et à la redéfinition des missions au fil de l’eau.

Bien entendu, cette image est idéalisée et la réalité est nécessairement plus complexe et plus nuancée. Qui a dit que les mercenaires (ce n’est pas une insulte, et puis c’est l’autre plus vieux métier du monde) n’avaient pas des querelles d’égos ? Sauf que globalement, et même s’ils ont une conscience, il se fichent pas mal de ce que pense la population de tout cela. Qui a dit que les mercenaires ne se tâclaient jamais ? Cela arrive, on s’invective et on se provoque mais le corporatisme l’emporte souvent. Et en parallèle, qui a dit que les miliciens n’étaient pas parfois soudoyés pour protéger un peu mieux la maison du notable du coin (les billets sponsorisés) ? Qui a dit que les miliciens ne faisaient pas parfois du présentéisme uniquement pour justifier leur existance et les éventuels subsides que la population leur alloue ?

Mais l’essentiel est bien là : il y a les journalistes qui font des opérations uniques, calibrées et ordonnées, et puis passent à autre chose. L’article, qui répond à un format défini en nombre de signes, mise en exergue, chapeau et illustration, est figé une fois publié. Une forme de fuite en avant, ou d’autisme selon que l’on est plus ou moins désagréable et caricatural.

Et puis il y a les blogueurs qui sont dans la permanente interaction avec le voisinage, qui discutent, se contredisent et se répondent : commentaires et réponses aux commentaires, mise à jour des billets (en utilisant les caractères barrés que je n’aime pas, ou en mettant une note précisant Mise à jour, voire en modifiant sans prévenir comme c’est mon cas).

A l’heure où la presse s’est interrogée sur son avenir sans apporter autre chose que beaucoup d’argent supplémentaire, les blogueurs ont un avantage indéniable dans la relation qu’ils entretiennent avec leurs lecteurs et commentateurs : ils interagissent, suivent leur lectorat fidèle et entretiennent une relation privilégiée. Ils écoutent ce qui leur est dit, critiques comme encouragements, nuances comme contradictions, et peuvent engager la conversation ou laisser une conversation s’instaurer en périphérie.

C’est aussi cela qui crée une forme d’addiction à certains blogs, car la qualité du contenu ne dépend pas uniquement de ce qui est rendu (et qui peut évoluer) mais aussi de ce que cela déclenche dans les commentaires, qui parfois sont d’une richesse remarquable. Il sait à peu près qui le lit, quand, ce qu’il apprécie ou pas, le temps qu’il passe à lire et tout un tas d’autres informations pour identifier et qualifier son lectorat (surtout s’il utilise Woopra qui a l’air formidablement évolué). Pour peu qu’il utilise Backtype il peut même suivre ce que ses visiteurs disent ailleurs.

Or quel journaliste sait les commentaires que font les lecteurs sur son article, quand il est lu au café du coin ? Sait-il seulement s’il est lu ? Si l’on a comparé son article avec celui d’un confrère ? Les journalistes web ont certainement plus d’informations, mais je ne connais pas de journaliste web qui engage la conversation dans les commentaires de son propre article, et c’est bien dommage. Est-ce un refus de la critique ? Une profession qui ne veut pas se remettre en cause quand elle est en crise peut-elle en vouloir seulement aux autres ? Une pratique qui n’est pas encore entrée dans les moeurs ?  

Là où la métaphore militaire pêche, c’est que le milicien est en réalité seul. Seul responsable de ce qu’il fait, de ses choix, il doit aussi répondre seul de ses erreurs (et même devant la justice) et n’a de moyens que ceux qu’il s’accorde. Peut-être eut-il fallu préférer la métaphore de sheriff du village à la frontière du Grand Ouest ?

A suivre…

PS : depuis le début de cette série je mets de côté le cas du blog de journaliste, qu’il soit personnel ou rattaché à la rédaction d’une manière ou d’une autre. Ceux-là sont en avance sur les pratiques nouvelles du web et voient un peu mieux les enjeux. A part quelques exceptions notables de faux « journalistes blogueurs » qui, n’entrant jamais dans la conversation et ne se relisant pas, n’ont finalement qu’adopté une plateforme d’expression personnelle avec commentaires ouverts.

8 Réponses

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  1. Laurent Suply said, on 27 janvier 2009 at 3:12

    Intéressant, mais plusieurs choses me gênent.

    D’abord cette phrase sur le blogueur: « volontaire, il participe à quelque chose qui lui tient à coeur ». Hey, le journaliste est certes payé, mais pour la grande majorité des gens qui vivent de ce métier, il faut être sacrément volontaire, à tous points de vue. Idem pour le fait de tenir à coeur. La plupart des journalistes sont, au même titre que beaucoup de blogueurs (mais pas tous), avant tout motivés par la passion que leur inspire leur sujet, qu’il s’agisse de politique, de sport, ou d’aérospatial, ou leur matière.

    Ensuite, quand on bosse sur un site web, la mise à jour des articles est un des impératifs. Ce n’est bien sûr pas possible (ou pas sous cette forme) sur de l’imprimé ou de l’enregistré. C’est aussi oublier, je pense, les journalistes qui suivent un dossier de A à Z, sur plusieurs mois, semaines, voire années.

    En ce qui concerne la relation, il y a un certain seuil d’audience, de participation et de qualité du débat à partir duquel il devient à mon sens très compliqué de discuter correctement avec les lecteurs. Quand j’ai 200 commentaires sur un papier, a qui je réponds, et sur quels critères ? Pourquoi lui et pas elle ? Pourquoi sur ce papier et pas un autre. Sans compter le temps pour les lires tous, qui est loin d’être négligeable, en particulier sur un média généraliste. Je ne nie pas le facteur culturel, mais il y a un obstacle terriblement concret : plus l’audience est large, plus il devient difficile pour l’auteur de participer (et ça vaut aussi pour les très gros blogs).

  2. soylentgreenispeople said, on 27 janvier 2009 at 3:22

    D’accord sur le fond de la remarque, quelques nuances toutefois:
    – Des journalistes qui participent à la discussion il y en à du côté de Rue89 et de Mediapart (sûrement d’autres aussi)
    – Dire qu’un journaliste laisse son article le coeur léger, est justement bien léger. Il lui tiendra normalement à coeur de suivre l’actualité de ce sujet pour vérifier qu’il n’a pas dit de bêtises, que les éléments ne changent pas radicalement en cours de route, que donc ses interlocuteurs ne vont pas le rappeler pour l’enguirlander… De plus souvent un journaliste va être amené a traiter à nouveau ce sujet dans quelques mois, quand la situation aura évolué. Donc il devrait recroiser des gens dont il a déjà parlé, etc. Il y a donc bien un voisinage, même s’il es différent… Et puis vous avez raison, le rapport à la chose écrite est différent puisqu’il la laisse partir à la fin de la rédaction et qlq’un d’autr rend la main.

  3. soylentgreenispeople said, on 27 janvier 2009 at 3:36

    D’accord évidemment avec Laurent Suply pour la passion et la volonté nécessaire pour bosser comme journaliste.
    Et encore, quand on est au Figaro (même .fr) c’est souvent plus facile que quand on est sur un petit site. Question contact mais aussi conditions de travail.
    La distinction d’écoute que vous notiez dans votre précédent billet s’applique aussi entre journaux. Essayez d’appeler un ministère en disant « Enikao du Monde » ou « Enikao de la Télé Libre » et on ne vous répondra pas de la même façon ;-)

  4. narvic said, on 27 janvier 2009 at 5:59

    Salut [Enikao] ;-)

    Ce qui m’embête dans ta distinction journaliste/blogueur c’est que je ne vois pas bien quel sort tu accordes à des Jean Quatremer, Jean-Dominique Merchet, Pascale Robert-Diard, Guillemette Faure, Pierre Haski, etc., etc. Ils écrivent dans les médias traditionnels ou en ligne et tiennent en parallèle des blogs de journalistes qui sont des blogs à part entière, qui prolongent leur activité professionnelle.

    Pour maintenir la distinction que tu voudrais nette entre blogueurs et journalistes, tu es obligé de caricaturer un peu les deux activités et de mettre de côté un paquet de gens qui « campent » à la frontière et des situations qui sont largement communes (la publication, la responsabilité éditoriale qui lui est liée, la relation à l’audience qu’elle créée…).

  5. [ Enikao ] said, on 27 janvier 2009 at 6:46

    @ tous : oui, c’est vrai.
    Mais bon, c’est pas une réponse, ça… Creusons.

    @Laurent : tout à fait d’accord sur l’intérêt du journaliste pour sa « matière ». Mais c’est une chose de traiter d’un sujet (et parfois certains aspects qui ne nous passionnenet pas dans celui-ci) parce qu’on doit le faire, et de traiter d’un sujet quand on veut et si on veut. Pour le reste : euh, oui, c’est vrai.
    Et d’ailleurs ça n’était pas une critique : rentrer dans une conversation de plus de 100 commentaires est effectivement impossible, et parfois la conversation se déroule toute seule sans qu’on trouve quoi rajouter de pertinent ou d’utile. Il est des différences structurelles qui n’appellent pas de jugement de valeur. Je parlais là de ceux qui, systématiquement et sans avoir un volume aussi considérable, ne répondent pas aux commentaires qui leurs sont adressés.

    @soylentgreenispeople : merci pour l’information sur Mediapart et Rue89, que je ne lis que très épisodiquement et pour lesquels je ne vais pas souvent voir dans les commentaires. Concernant le coeur léger, c’est exact mais j’entendais par là le feedback rapide des lecteurs, pas celui des sources. L’importance du média (typologie de lectorat, audience) est bien évidemment un Sésame pour obtenir l’entretien. J’ai essayé d’obtenir des informations en mon pseudo propre, et bien, comment dire, effectivement ça n’ouvre pas beaucoup les portes :-)

    @narvic : j’ai sciemment caricaturé les postures, car évidemment chez les hybrides les choses sont différentes (j’ai essayé de l’expliquer en PS, mais peut-être est-ce top flou). Prolonger sur un blog ce qui est écrit ailleurs, c’est d’une certaine façon jouer en marge en profitant des deux univers pour tirer parti des deux types d’expérience. Dailleurs ce qui fait évoluer un système, c’est bien… les marges.

  6. Laurent said, on 28 janvier 2009 at 11:35

    Je rejoins les idées évoquées au dessus et ta vision est sans doute un peu caricaturale, car trop généraliste aussi.
    Il y a plusieurs types de journalistes, comme il y a plusieurs types de blogueurs.
    Du coup, en séparant blogueur d’un côté, journaliste de l’autre, tu risques de donner une vision manichéenne dans laquelle on finirait presque par croire que le blogueur est le « bon », et le journaliste le « mauvais ».

    Il me semble en effet difficile d’englober dans une même analyse les journalistes high-tech, les journalistes sportifs – rien de péjoratif dans ma remarque – et des journalistes terrain, reporters de guerre, etc.

    Du coup, l’expression le « coeur léger » s’applique peut-être à des sujets avec lequel le journaliste arrive à mettre facilement distance – ces sujets que le journaliste traite « parce qu’il faut traiter » comme tu l’as dit toi-même. Et j’imagine qu’un article aussi fouillé soit-il sur l’immobilier ou les franc-maçons se « laisse » assez facilement

    Mais penses-tu que des gens comme Marine Jacquemin, qui couvre pendant 20 ans les conflits en Afghanistan, et continue depuis une action humanitaire importante, ou Patrick Bourrat, mort sur le terrain, arrivaient à laisser un sujet « le coeur léger ».

    Je suis certain que Florence Aubenas et Jean-Jacques Le Garrec, respectivement otage en Irak et sur l’île de Jolo ont une implication importante dans le témoignage qu’ils transmettent.
    Et je suis tout également certain que leurs écrits, images, reportage entrainent une véritable émotion, mais aussi une interaction et une fidélité quand ils quittent leurs rédactions aidés en cela, je te l’accorde, par le fait que leur image est publique.

  7. Eric said, on 30 janvier 2009 at 6:57

    D’accord avec narvic, na!

    Le blogueur n’est pas journaliste et le blogueur est un journaliste. Il écrit un journal; journal personnel, mais journal quand même. Et, de plus, comme tu l’as dit en conclusion, certains journalistes tiennent des blogs.

    Mais tu as raison sur le fond. Le charme du blog (mais ce charme risque de s’évaporer, et il s’est largement évaporé dans le cas des blogs US, très pros) c’est cette relation entre des lecteurs et un gars (ou une fille) passionné. Les gens ont le sentiment d’êtr en face de quelqu’un qui a un rapport très différent à son « travail », pas du tout le même que celui qu’un journaliste (même très passionné) peut avoir à son travail.
    Alors, les lecteurs sont très indulgents avec le blogueur. Putain, c’est bien ce qu’il fait! Il met des liens et tout: Il remonte à la source: putain, il a fait un lien vers le site de l’ONU, balèze le mec:!
    Alors que face au journaliste, le regard est sévère, suspicieux. Quoi, il a interviewé Darcos? Il a mangé avec lui? Qui a payé l’addition?

    Je caricature un peu, parce que, personnellement, quand je lis un blog je suis aussi suspicieux!

  8. palpitt said, on 12 février 2009 at 11:44

    Une pratique qui n’est pas encore entrée dans les moeurs ?

    je suis bien d’accord avec vous, il y a sûrement un seuil au delà duquel toute « conversation » devient impossible, mais il s’agit surtout, à mon sens, d’une affaire de culture. Et l’implication des journalistes est sûrement liée à la façon dont on a valorisé ces espaces et le travail que cela impliquait (sur le site ou « physiquement », dans les rédactions). A lire à ce sujet : http://www.themediatrend.info/2009/02/forums-de-discussion-on-essaie.html, l’enquête date un peu, reste à savoir si les lignes ont bougé depuis


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