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Les wila-justlas

Posted in ) - Feun, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 22 février 2009

Internet a apporté à nos quotidiens quelque chose de nouveau : la sérendipité. Il s’agit d’un hasard heureux, d’une découverte fortuite qui nous fait tomber sur quelque chose d’intéressant alors que nous cherchions autre chose, voire rien de particulier. Car sur Internet, la masse de liens nous emmène parfois en quelques clics bien loin de ce que l’on faisait. Le terme est encore assez chic et fait son petit effet en société.

Une autre famille de découvertes n’a pas encore de nom, je la baptise : wila-justla.

Il est curieux que le terme sérendipité conserve une certaine aura, alors qu’en réalité, ces découvertes chanceuses existaient bien avant l’arrivée de l’ADSL et du câble et que tout un chacun a pu en faire l’expérience : quiconque a mené une expédition spéléologique dans ses archives personnelles (factures, actes notariés, souvenirs de famille, photos de classe) a pu retrouver par hasard quelques pépites longtemps cherchées voire totalement oubliées. Qu’importe, placer sérendipidé en cours de discussion donnera toujours un semblant de culture au discours, ça épatera les impressionnables.

Il serait difficile de trouver ce qui est le contraire de la sérendipité, car le terme désigne tout autant une action que ses circonstances. Ce sont les deux à la fois qui font la particularités d’une sérendipité. L’anti-sérendipité pourrait-elle ne prendre qu’un contraire ? Nous aurions ainsi :

  • une trouvaille heureuse alors que l’on cherchait exactement ce qu’on a déniché
  • une trouvaille malheureuse alors que l’on cherchait autre chose voire rien du tout

Le premier ressemble furieusement à « trouver », le second à « pas de chance », ces deux tentatives de définition d’un contraire reviendraient donc à réinventer la roue.

En revanche il n’existe pas encore de nom pour désigner des objets dotés d’une caractéristique particulièrement retorse et exaspérante : celle de ne pas pouvoir être trouvés quand on les cherche activement. Le seul moyen de les trouver, c’est de ne pas les chercher. Plus encore, il faut activement ne pas les chercher. C’est à dire qu’il faut s’occuper à ne pas les chercher tout en restant à l’affut.

Alors, et alors seulement, ils apparaissent au coin de l’œil, à la lisière de notre champs de vision, presque dans l’angle mort, là où tout est déjà flou et à peine identifiable, là où l’on ne distingue encore que vaguement formes et couleurs. Inutile de se précipiter ou de braquer nos capteurs oculaires droit dessus, ces éléments sont dotés d’un moyen de défense redoutable qui occulte à nouveau leur présence à notre vue sitôt que l’on cherche à les fixer directement. Il faut tenter une approche latérale, en crabe, en les gardant au coin de l’œil pour qu’ils ne s’échappent pas, puis les attraper d’une main ferme et preste au dernier moment, par surprise. Malgré toute la rationalité dont nous pouvons faire preuve, nous sommes là face à quelque chose qui dépasse l’entendement, quelque chose de quasi mystique, de l’ordre du pouvoir surnaturel.

Voici quelques exemples très répandus de ces objets agaçants introuvables quand on les cherche et auxquels nous avons tous été confrontés un jour : les places de parking libres, les lunettes, les téléphones mobiles éteints, les amis capables de nous avancer un peu de liquide, les taxis libres, les banques ouvertes, les vêtements (ou chaussures) soldés à la bonne taille et dans le bon coloris, les trombones, les distributeurs ou automates (banque, SNCF) qui n’ont aucun dysfonctionnement, les clés, les gants, les piles neuves qu’on avait achetées au cas où, les échantillons de parfum, les jetons à caddie, les photos souvenir d’un événement précis, les e-mails contenant des noms d’utilisateur et de mot de passe… chacun pourra rallonger cette liste comme bon lui semble.

Reprenant l’idée du dictionnaire créatif,  car la lange est vivante et pas seulement dans l’intimité, m’inspirant de « The meaning of Liff » de Douglas Adams (qui a commencé par trouver un mot pour désigner le fait de débouler en trombe dans sa cuisine puis se rendre compte qu’on ne sait plus ce qu’on est venu y faire) ou du « Baleinié« , cet hilarant dictionnaire des tracas quotidiens, je propose de désigner ces objets ou personnes que l’on cherche parfois vainement et que l’on ne trouvera qu’en ne les cherchant pas : wila-justla (n. f.) en hommage au cri que l’on pousse quand la source de notre énervement vient miraculeusement d’apparaître là, oui là, juste là, à l’extrémité de notre champs de vision.

Car Adams, Murillo, Oestermann et tous ceux qui ont un jour découvert que les dictionnaires étaient bien vides d’expressions pour désigner des réalités de notre vécu quotidien, que des pans entiers de l’expérience humaine ne portaient tout bonnement pas de nom, tous ceux-là ont raison : est-ce en nous voilant la face que nous comprendrons les tenants et aboutissants de la condition humaine ? Refuser de nommer ce qui existe pourtant bel et bien, c’est-ce pas le comble de la psychose ? Les néologismes ne sont pas seulement de la cosmétique ou du snobisme d’intellectuel, ils sont aussi créés pour mieux désigner notre réalité et façonner de nouveaux paradygmes.

Et il me semble qu’une wila-justla n’est pas une création plus idiote ni vide de sens que le réalisme dans le football (fait de réaliser effectivement des occasions, synonyme d’accomplissement, rien à voir avec le fait de confronter ses ambitions à la réalité, encore moins avec Zola ou Balzac), l’insécurité en politique intérieure (sentiment de sécurité menacée, qui ne repose sur aucun fait mesurable et peut donc être soigné par homéopathie ou par une présence policière et ministérielle renforcée dans les médias) ou bling-bling dans le domaîne du bon-goût (mauvais goût pour le clinquant et l’onéreux sensé traduire un arrivisme et une soif d’argent comme de reconnaissance sociale, dérivé du bruit des chaines massives des gangsta rappeurs ayant réussi).

Note : cette idée, qui mûrissait sourdement depuis quelques mois, a vu sa mise en mots accélérée par un échange de courriers électroniques avec Narvic à propos des billets comprenant des termes barrés utilisés de manière ironique. Bien entendu, c’est en ne cherchant pas que j’ai fini par tomber sur le billet d’Authueil.

2 Réponses

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  1. Aref said, on 23 février 2009 at 9:06

    Merci pour cet article :) J’apprécie beaucoup et ça amène à une vraie réflexion !

  2. sulliel said, on 3 mars 2009 at 2:09

    Je ne dirai qu’un mot : bioutifoule.

    Un bel article, ciselé, affûté au cours de ces quelques mois et qu’une étincelle bienvenue a su mettre au jour. A part les notions encore trop méconnues mais capitales qui y sont abordées, j’ai beaucoup apprécié le mélange des genres : un 5e paragraphe à faire pleurer Delerm, et un esprit léger et percutant à la Wodehouse qui donne juste envie d’applaudir.

    Bref.

    Qu’il s’agisse de sérendipité, de réinvention de la roue ou d’accomplissement d’occasions, ne serait-il pas possible de réunir ces mécanismes constatés mais non répertoriés sous la catégorie du sixième sens ? Cet instinct grâce auquel nous percevons (ou non) la nécessité, l’évidence, la présence de quelque chose (opportunité, parole, etc.) d’important, fût-ce absurde ; cette confiance avec laquelle nous nous en remettons parfois plus efficacement au hasard qu’à la logique ; ces pièges qu’on se tend à soi-même en feignant l’indifférence alors que l’on est tout entier disponible et attentif. N’est-ce pas tout simplement la part d’irrationnel qui nourrit la rationalité la plus pointue et qu’on essaie de lui rallier à travers des tentatives renouvelées de définition ? Marc Fiorentino en parlait assez bien dans « Un trader ne meurt jamais », utilisant l’image du sniper face ces échappées d’un monde trop connu et rationalisé. Dans la même veine, le dossier de Books n°1 : http://tinyurl.com/bs2jgm.

    Soit, je n’ai peut-être pas été très claire, mais j’attends l’occasion ad hoc pour compléter dignement tes propos :)


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