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Querelle des anciens et des modernes : un débat de surface ?

Posted in ! - Boulchit, € - Ykonomix, § - Midia, Ф - Nutek, Ш - Sochol, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 28 mai 2009

La polémique de la semaine a été déclenchée par un article très orienté et assez certainement incomplet de Xavier Ternisien sur Lemonde.fr, subtilement intitulé « Les forçats de l’info« . Le ton est donné dès le départ avec des surnoms peu amènes, accompagné d’un emploi poussif des « on » pour désigner ceux qui utiliseraient pareilles expressions péjoratives.

La suite de l’article est inégale, entre poncifs, exagérations, citations de diverses personnalités et conclusion à l’emporte-pièce sur une forme d’esclavage volontaire. Curieux article sur la forme comme sur le fond, et dont la polémique qui l’a suivie n’a pas réellement permis d’atteindre le coeur du problème.

Comme il fallait s’y attendre, ce type d’article a soulevé la colère d’Eric Mettout, Rédacteur en chef de l’Express.fr interrogé pour cet article, et donné lieu à de vifs échanges sur Twitter. L’article a également provoqué une réaction très virulente sur Low Blogging, il a généré des critiques plus mesurées et constructives chez Samuel Laurent ou bien chez Miss Press. On a pu trouver assez rapidement une autre réaction encore chez Rue89, et une autre plus tardive. Enfin, certains sont au contraire allés abonder dans le sens de Xavier Ternisien pour confirmer que chez les jeunes journalistes web, on est mal.

L’agitation n’en est pas restée là puisque des initiatives ont commencé à fuser très vite : une sorte de table-ronde pour réfléchir et/ou s’étriper de près en se regardant droit dans les yeux, ou encore une association regroupant les journalistes de bonne volonté sous un acronyme tonique, alors que certains comme Philippe Couve réclamaient encore quelques jours auparavant la création d’un laboratoire sur les nouveaux médias. Quelle ébullition !

Allons, soyons sérieux un instant. Comme l’indique Marie, « arrêtons de jouer les innocents » et de nous voiler les yeux. Car au-delà du débat qui passionne les journalistes et les consommateurs compulsifs de l’infosphère, autour de la valeur ajoutée de l’information (Jeff Jarvis), autour de l’éventuel et triste règne du canon à dépêches que tente d’analyser Narvic, autour de la méthode industrielle de traitement et retraitement de l’information pratiquée chez NextRadioTV et même d’un bon nombre de questions sous-jacentes que pose Laurent Dupin sur l’Atelier des Médias, il y a en creux un mal-être qui doit ressortir. Un problème de fond qui n’est, pour l’instant, apparu nulle part même si ça semblait bien se présenter chez Pr2Peer.

Le premier indice qu’il s’agit d’un monde qui parle entre soi, c’est l’usage d’OS sans spécifier sa signification. Pour beaucoup, un OS c’est un operating system et on pensera à Windows Vista, Leopard ou Unbuntu par exemple. Savoir que c’est un Ouvrier Spécialisé relève du miracle pour bon nombre de lecteurs. Si on ne donne pas de clés de lecture et que l’on jargonne, c’est pour délimiter d’emblée ceux qui doivent comprendre. L’impression de nombrilisme est renforcée par le fait qu’en grossissant et en généralisant un peu le trait, cette querelle qui semble opposer deux visions du journalisme pourrait être aisément transposée dans d’autres contextes.

C’est l’éternelle querelle des anciens et des modernes revisitée. La réaction de Krstv sur Low Blogging, caricaturant à l’inverse la vieille garde confite dans l’alcool et les mauvaises habitudes fait irrésistiblement penser aux Ripoux. Il m’est également venu à l’esprit l’opposition entre les jeunes professeurs qui cherchent à innover dans leurs pratiques pédagogiques et les plus anciens, blasés et sous tranquillisants qui les accusent de saboter le travail, tout en les plaignant de débuter leur carrière en ZEP. En tirant encore sur la corde, on peut avoir l’atelier avec le véritable ouvrier qui boit un peu mais qui lui a connu de vrais patrons dignes de ce nom et qui a tout dans la tête, geignant sur les fainéants de petits jeunes qui ne veulent plus se salir mais qui doivent affronter la concurrence à l’échelle de la planète.

Les caractéristiques sont des constantes antédiluviennes : incommunicabilité, reproches mutuels, débat moisi très rapidement par des arguments de mauvaise foi ou visant à disqualifier d’office les remarques de l’autre, avec en toile de fond la question du progrès, des moeurs et des pratiques. On n’est pas dans le débat constructif mais dans la confrontation de perceptions du monde. Tout cela est une vieille habitude.

En revanche, ce qui est resté presque totalement absent des débats sur les forçats de l’info, c’est la réelle précarité de la jeunesse en France. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : les geeks blafards que plaint et que moque Xavier Ternisien sont avant tout des précaires qui s’en sont sortis (ils bossent, et ils aiment leur métier bien souvent !), comme des millions de leurs camarades d’autres professions. Parce que la France a mal à sa jeunesse. La précarité ne touche pas qu’un petit pré carré.

Nous avons un taux d’emploi catastrophique des jeunes, les entreprises et organismes publics usent et abusent de stagiaires sous-payés et employés pour être opérationnels et non être formés, l’accession à la propriété est simplement impensable et de toute façon le nombre de m² accessible pour un salaire similaire a été divisé par deux en un quart de siècle. Et tout cela ne vaut encore que de la condescendance de la part des aînés. Accompagnée, pour faire bonne mesure, de quelques plaintes et tapotements dans le dos pour dire qu’on comprend que c’est dur mais qu’il faut s’accrocher. Mais enfin, réclamer une place, et au moins une place correcte, ce n’est pas faire l’aumône, alors bas les pattes !

Il se trouve que j’ai commis un billet d’humeur sur owni sur l’exaspération d’une génération qui ne se sent pas, non pas comprise car c’est peut-être trop difficile (sans ironie aucune), mais ne serait-ce qu’écoutée. Et pas seulement entendue. La différence entre les deux c’est qu’on n’est pas obligé de répondre sans cesse aux mêmes questions. Soyons clairs : ce n’est pas un manifeste. Je ne suis le porte-drapeau de personne. Il s’avère que de nombreuses personnes semblent s’être reconnues dans cet écrit, c’est tout.

A relire à froid ce billet au regard de la polémique sur les web journalistes blafards, hyperconnectés, qui font tout trop vite et pas très bien, qui sont surexploités mais heureusement en redemandent, j’ai le sentiment que nous ne sommes toujours pas entendus et que ce n’est pas prêt d’être le cas. Nous sommes toujours caricaturés et infantilisés. Une génération s’accroche aux pouvoirs et les garde jalousement, elle se permet de juger de tout et en période de crise refuse catégoriquement de se remettre en cause. Son arthrite ankylose tout le système. Le drame de cette affaire, c’est que c’est un journal grand public et perçu comme une référence par Monsieur Tout-Le-Monde qui entretient pareils clichés auprès d’un large public. L’autre souci, moindre mais tout de même, c’est que ceux qui font l’effort de comprendre, qui ne veulent pas rester figés dans des conceptions surannées, sont dans une situation inconfortable, car ils ne sont peut-être pas sûrs d’être légitimes ni soutenus.

Focalisé sur son sujet, Xavier Ternisien a raté l’occasion d’élargir son horizon et d’aller un peu au-delà du seul microcosme professionnel qui l’intéresse et l’effraie à la fois. Aller du particulier au général et dresser un panorama. Il est encore temps de bien faire en allant effectuer un tour chez les forçats de la vente, les forçats de la bouffe, les forçats de la compta et de la finance, les forçats de l’informatique, les forçats du service public… La précarité est partout pour ceux qui ont le malheur de débuter ou d’être trop jeunes, l’envie de s’en sortir est partagée, celle de se retrousser les manches parce qu’on n’a de toute façon pas le choix l’est de même. Prendre cela pour de la servitude volontaire et de la résignation c’est se tromper du tout au tout. Quitte à mettre les pieds dans le plat avec ces nouveaux stakhanovistes, et même de façon maladroite, autant y aller franchement. Pas juste sur le bord. Vous seriez surpris de vos découvertes.

Pour aller plus loin, lire le dossier d’Entreprise & Carrières du 02/05/09 : Les jeunes, variable d’ajustement depuis 30 ans (pas disponible en ligne).

7 Réponses

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  1. Twitted by _Jeanne said, on 29 mai 2009 at 7:50

    […] This post was Twitted by _Jeanne – Real-url.org […]

  2. lowblogging said, on 31 mai 2009 at 2:47

    Comment ça, je ne suis pas constructif ? :)

  3. [ Enikao ] said, on 31 mai 2009 at 3:45

    @lowblogging : La colère est utile ! Chacun a eu son rôle, et parfois il y en a un qui doit faire le bad guy. Si ça peut te rassurer, c’est le genre de rôle que l’on adore détester, et ça a un succès fou auprès de la gent féminine et des petits jeunes ;-)

  4. Eric said, on 31 mai 2009 at 7:44

    Ton billet sur Owni est très clair. (Celui-ci aussi)

  5. […] et puis, comme dirait enikao, l’instabilité, la précarité dont on nous parle n’est même pas spécifique au monde […]

  6. […] [des journalistes travaillant sur le web] », comme l’a dit Vincent Glad. Et de susciter beaucoup de réactions, mais surtout beaucoup de […]

  7. […] – Querelle des anciens et des modernes : un débat de surface ? : et un petit retour sur l’affaire des forçats de l’info, […]


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