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Les experts dans les médias, une stratégie de compromis

Posted in # - Imedjiz, < - Kouote, € - Ykonomix, § - Midia, П - Politix, Ф - Nutek, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 9 juin 2009

Quand un événement ou un sujet dépasse les compétences classiques du journaliste, quand la rédaction ou le journaliste souhaite apporter un regard éclairé, ou appuyer un propos, ou confronter des théories, on fait appel à un spécialiste, un expert. C’est une personne qui s’y connaît particulièrement dans le domaine en question (ou éventuellement dans un domaine connexe) par son statut, son expérience ou ses recherches. L’expert est parfois un théoricien de la question plutôt qu’un praticien du sujet en question. Il est là pour aider à la compréhension, apporter de l’analyse, enrichir un débat, expliquer les enjeux sous-jacents.

Pourtant, le choix de ce spécialiste n’est pas neutre, il procède d’une stratégie de compromis.

Et pour faire le point directement, en aucun cas il n’est question ici de compromission, il s’agit bien de la notion d’équilibre, de balance.

La définition de l’expert est toujours sujette à caution. Comment définir un expert : par la reconnaissance de ses pairs ? Par des faits d’arme significatifs ? Par la reconnaissance des autres, qui considèrent la personne comme experte (même si cette dernière s’en défend parfois) ? Philippe Val, à l’époque où il était drôle et subversif, avait ironisé à ce sujet : un expert, c’est quelqu’un de formel, sous-entendant par là qu’il est moins important de dire quelque chose de pertinent et de vrai que de le dire avec conviction, et même une conviction parfois seulement apparente.

Il y a pourtant plusieurs signes qui permettent de présenter une personne comme experte dans les médias.

Tout d’abord, la question du titre joue un rôle primordial, en particulier un titre universitaire ou honorifique. Chercheur dans un centre reconnu (Institut Pasteur, CNRS, CERN, IRIS, Cevipof, CERI, IRIS…), Directeur de recherche dans un institut de sondage, Maître de conférence dans une école prestigieuse (EHESS, Sciences Po, HEC, Paris-Dauphine…), responsable de publication d’une revue spécialisée reconnue (Esprit, Cahiers de l’Orient…), membre d’une Académie (Sciences, Française…) : tout cela assoit un peu plus l’expert dans un rôle social clairement identifiable et contribue à lui fournir, mentalement du moins, une blouse blanche.

Sinon, il peut avoir un titre fonctionnel qui annonce la personne vis-et-boulons, en pleine activité et les mains dans le cambouis, c’est dire si elle s’y connaît : directeur technique, responsable commercial, analyste dans un cabinet spécialisé… associé à la structure qui convient (entreprise, GIE, établissement public…).

Enfin, quant il s’agit d’un domaine pointu pour lequel il n’y a pas vraiment de cursus universitaire ou de structure de recherche associée ou pour les fonctions trop hybrides perçues comme exotiques, être doté d’une certaine expérience (plusieurs années à faire ceci, ou bien en charge de tel sujet à tel endroit) peut remplacer un titre. C’est d’ailleurs le sens de l’origine latine expertus : éprouvé, qui a fait ses preuves.

Bien sûr, avoir publié des ouvrages de référence (ou des ouvrages tout court) constitue un atout indéniable dans la panoplie de l’expert. L’expert peut aussi être un cumulard qui combine plusieurs de ces critères.

Les journalistes rappellent souvent, avant de donner la parole à l’expert en question, ces éléments qui viennent conforter l’expert dans son rôle d’expert. Dans le cas de journalistes de l’écrit, ce rappel intervient souvent dans l’introduction ou bien en pied d’article.

Comment trouver ces experts ? Il y a ceux qui sont déjà médiatiques et identifiés (en vérifiant à qui ont fait appel les confrères sur un sujet proche), ceux que l’on trouve naturellement en raison de leur titre, ceux qui sont dans le carnet d’adresse que l’on se constitue avec le temps, et bien sûr, dans le cas des titres fonctionnels ou des personnes d’expérience, grâce à une agence de relations presse qui proposera le porte parole idoine.

Au-delà du statu propre à l’expert se pose la question de la forme. Dans un média broadcast, cela compte énormément et il est certain que ce genre de critère est pris en compte. Un expert invité doit savoir parler bien, clairement, avec des mots à la fois efficaces et compréhensibles. Il doit moduler sa voix, mettre de l’intonation, avoir une gestuelle appropriée. Il doit avoir une capacité de répartie pour rebondir sur les questions du journaliste qui l’interroge, voire par rapport aux autres personnes s’il y a un plateau, savoir interpeller, glisser parfois un peu d’humour. Pareil oiseau rare n’est pas facile à trouver.

Un bègue, un timide, un expert qui est trop précis et donc devient incompréhensible (le linguiste Claude Hagège en est un parfait exemple), une personne un peu longue à la détente, quelqu’un qui est incapable de synthétiser l’information ou de vulgariser les grands concepts qu’il manipule avec ses camarades tout aussi experts ne sera pas rappelé. Quand bien même ce serait une sommité de son domaine ! Et nous en connaissons tous. C’est un des premiers drames de l’expert dans les médias : un expert qui est un mauvais communiquant a peu de chances de pouvoir apporter son regard (que l’on suppose) éclairé au public. On lui choisira donc un collègue moins intéressant dans l’analyse pure mais plus présentable, ce qui est un compromis assez bancal.

C’est terriblement dommage parce que celui qu’on nous vend comme expert est en quelque sorte un faire-valoir pour le sujet qui est abordé, comme un label ou une caution un peu frelatée. Les vrais connaisseurs pestent contre cela, assez régulièrement, considérant que le sujet est mal expliqué ou amputé des nuances nécessaires à une compréhension plus profonde. Et pas seulement par jalousie pour le collègue médiatisé. Une frustration qui peut être pire encore si le mauvais communiquant en question est par ailleurs un auteur remarquable de finesse, d’humour et de pédagogie (par exemple Jean-François Bayart, qui est catastrophique à l’oral mais excellent à l’écrit).

L’autre drame de l’expert, c’est l’espace/temps : espace rédactionnel, ou temps de parole. Demander à un expert passionné de résumer des années de réflexion en une minute est une torture incroyable. Sabrant à tout va, il risque de n’en ressortir que quelques banalités, ou au contraire des clés de lecture et des éléments importants éparpillés sans connexion logique et donc difficiles à appréhender. A l’écrit, l’expert est plus à l’aise : le journaliste pourra reformuler et sera le seul à pâtir des défauts de communication de l’expert, aussi l’exigence sera moindre. En revanche, la place qui lui sera accordée pour développer une idée sera bien souvent très réduite, à moins de bénéficier d’une interview dédiée ce qui est un privilège rare.

Le dernier problème de l’expert, c’est le parti pris ou l’école de pensée. Dans certains domaines comme l’économie, la technologie, la médecine, la politique, la philosophie, la sociologie, les relations internationales, il y a des points de vue irréconciliables et des présupposés ou des paradigmes totalement opposés. On ne pourra jamais réconcilier Olivier Roy et Gilles Keppel sur l’analyse de l’islam politique, par exemple. Là encore il faut trouver un compromis, et cela pose problème quand on n’interroge qu’un seul expert (soit la plupart du temps), car cela fournit au public les analyses d’un type de pensée sur le sujet, souvent sans mentionner le postulat de base ou le credo de l’expert en question, ni indiquer que d’autres courants de pensée sont en désaccord et offrent une lecture différente de la question. Parfois même, certains plateaux tentent la confrontation entre deux grands courants de pensée par experts interposés, en oubliant qu’il y a peut-être d’autres lignes de partage, ou même des schismes au sein des écoles de pensée établies.

Le balai des invités des plateaux radio ou télévision en septembre 2001 était parfois folklorique de ce point de vue. Les médias passaient sous silence d’autres regards sur la question (école de pensée différente, mauvais communiquant), et la succession parfois décousue de ces experts n’a pas forcément apporté une lecture plus éclairée au public. Autant dire qu’user et abuser des experts peut être contre-productif à tout point de vue : analyse fournie au public, qualité de l’information, réalité et profondeur de la connaissance du sujet…

La bonne nouvelle pour les journalistes du web, c’est que l’espace/temps ne manque pas et grâce à l’écriture hypertextuelle. La parole de l’expert peut choisir son format (écrit, mais aussi éventuellement audio ou vidéo), elle peut être enrichie de liens vers des références bibliographiques, des publications en ligne, d’autres interviews, des cartes, des films, mentionner les experts contradicteurs… Forçats de l’info, c’est à vous de jouer pour faire intervenir des experts, sans compromis.

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3 Réponses

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  1. ieifdc said, on 10 juin 2009 at 6:31

    Excellent comme d’habitude, rien à ajouter… billet qui se suffit à lui tout seul…

  2. MARTIN said, on 24 juin 2009 at 8:44

    Je rajouterai que l’expert n’existe le plus souvent que par le service de relations presse qui l’a mis en avant.

    Un journaliste a très peu de temps de nos jours pour enquêter, il a effectivement son carnet d’adresse, sa connaissance et google comme nous tous. La plupart du temps nous voyons donc les même têtes : les universitaires, ceux qui écrivent des bouquins, ceux qu’ont à déjà entendus etc.

    En parallèle les entreprises, les assoc… ont compris les enjeux d’être celui ou celle qui expliquent… Les services de presse corpo, RH, etc. font en sorte que leurs experts soient mis en avant !!!! et c’est une vraie guerre !!!!

  3. […] un expert ou une personnalité pour commenter, les médias classiques ont encore recours aux vieux réflexes des « bons clients » et des têtes bien identifiées au détriment d’autres […]


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