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L’icône et le martyr : génèse et principes

Posted in # - Imedjiz, § - Midia, П - Politix, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 23 juin 2009

Neda, la jeune iranienne qui serait morte durant les émeutes de Téhéran, est devenue une icône de la révolte d’une jeunesse contre un scrutin qui semble avoir été massivement truqué. En peu de temps elle est devenue symbole d’une jeunesse qui n’a vécu que sous la Révolution Islamique, sa mort la consacrant comme martyre d’une génération et des aspirations au moins légalistes (respecter la constitution) si ce n’est davantage (ouverture du pays) d’une part importante de la société iranienne. Neda est devenu un mythe. Or tout travail de mythification suppose un travail de mystification, une part de reconstruction de l’histoire et de l’identité.

Analyse du processus de création d’une icône. Un terme qui a également une dimension religieuse et ce n’est pas anodin : qu’il s’agisse de la personne ou de l’objet religieux, il ne peut y avoir remise en cause, il doit y avoir vénération ou du moins respect, le message symbolique porté est universel.

De nombreux éléments resteront ici au conditionnel car aucune source fiable n’a pu prouver l’identité de la jeune femme (vérification auprès de la famille, Etat civil…) et son âge comme son nom ne sont pas certains. Pour simplifier, je dirai par la suite « icône » pour le cas ambivalent « icône / martyr ».

  • L’icône est décédée de manière spectaculaire ou médiatique. Il faut des éléments montrables, transmissibles de son décès. Neda est morte devant une caméra. L’expression « immortaliser » employée pour indiquer l’enregistrement d’image, n’a jamais été aussi juste.
  • Il n’y a pas d’icône anonyme. Une icône a un nom (dans le cas de Neda, ce nom porte même un sens puisqu’il semble ce cela signifie « voix » en farsi), une histoire, une biographie, et même des projets ou un avenir (des études, un mariage, un accouchement…) que sa mort vient anéantir. Dans le cas de Neda, son nom exact et son âge ne sont pas connus de façon certaine à ce jour. Qu’importe, il lui en fallait un et celui qu’elle porterait est très symbolique.
  • L’icône est jeune, il n’y a pas d’icône d’une cause vraiment importante ou d’un espoir politique qui soit vraiment âgée. L’icône doit incarner l’espoir et donc l’avenir. Si la victime n’est pas jeune, si c’est une banale grand-mère, un gentil père de famille, on le laisse dans l’anonymat de la masse de victimes et on attend patiemment qu’un(e) jeune daigne bien mourir pour le/la choisir à la place. L’icône doit incarner l’innocence fauchée, l’avenir tronqué brutalement.
  • L’icône est belle (comme son équivalent matériel objet du culte orthodoxe) ou du moins photogénique ou télégénique. Il n’y a pas d’icône disgracieuse. Dans les cultures occidentales, depuis l’époque grecque, le beau et le bon sont confondus.
  • Dans le rôle de la victime, il y a une prime à la féminité. L’icône sera plus facilement une femme, supposée moins belliqueuse qu’un homme (« les femmes ne font pas la guerre »).
  • En devenant icône, la victime devient symbole d’injustice. Cette injustice peut être renforcée par les circonstances du décès : balle perdue, acte d’héroïsme inconscient, bombardement allié (le terme politiquement correct employé est « dommage collatéral »). Pourquoi elle ? Pourquoi à ce moment là ? Sa mort dépasse le cadre rationnel, c’est ce qui permet de lui donner une stature exceptionnelle.
  • L’icône n’atteint son statut qu’une fois décédée. On ne peut être icône de son vivant, à moins de souffrir terriblement, par exemple de sa captivité et de problèmes de santé comme Aung San Suu Kyi ou Ingrid Bettancourt.
  • L’icône touche au-delà des cultures et des frontières, sa stature est universelle et son image peut faire le tour du monde. On peut donc facilement (trop facilement) s’indigner de son sort. C’est aussi pourquoi sa mort sert à mobiliser et à alerter au-delà des frontières pour attirer l’attention de ce qu’on a coutume d’appeler « la communauté internationale » (et désormais encore plus rapidement grâce aux réseaux sociaux). Communauté internationale qui serait peu ou prou l’ensemble des Etats du monde, leurs opinions publiques éventuellement inclues.
  • L’icône sert d’image de ralliement et devient symbole, au même titre que le logo d’un parti, une couleur (vert pour Moussavi, il y eut l’orange en Ukraine). Son histoire, son image portent du sens qu’il n’est plus besoin de rappeler. Il semble qu’en Egypte, en Syrie et au Liban des pancartes à l’effigie de Neda (et sans texte autre que le prénom) soient brandies dans les manifestations (information à vérifier).
  • L’icône est récupérée après sa mort et instrumentalisée pour des causes qu’elle ne défendait parfois pas de son vivant, dont elle n’avait aucune conscience, voire même quand on la réemploie suffisamment tard pour des causes sur lesquelles elle se serait opposée. L’avantage, c’est qu’un mort, ça ne s’exprime pas de soi-même et que ses survivants ou ceux qui s’emparent de son image en font ce que bon leur semble.
  • L’icône devient par contrecoup, a posteriori, une personne sacrifiée à la cause. C’est ainsi qu’elle sera retenue dans l’histoire, si le camp qui s’empare de son image l’emporte. Alors qu’elle n’aurait probablement pas demandé autant si elle avait eu le choix et aurait sans doute préféré vivre.
  • L’icône n’a pas de défaut, le décès transcende toute notion de jugement objectif. Les morts sont de braves gens, le deuil réclame de faire l’impasse sur les aspects négatifs d’une personnalité. L’icône n’était pas délinquant, lâche, stupide, corrompue, extrémiste, bornée… Tout est nettoyé par la mort. Cela correspond à l’aura dorée des icônes religieuses chrétiennes, qui entoure des visages nécessairement parfaits.
  • L’icône s’incarne physiquement dans des lieux de mémoire ou des objets de mémoire. Avec Neda, il semble que ce soit allé très vite. A moins que cela ne soit pas officiel, que le maire ou le responsable du baptême des rues n’ait rien demandé et que le CNRI ne cherche juste à s’appuyer sur une image forte. Notons que Wikipedia a déjà une page consacrée à Neda, le lieu de mémoire de l’ère numérique.

Ces idées analytiques jetées en vrac ne sont sans doute pas complètes, suggestions et réflexions constructives sont les bienvenues.

Pour aller plus loin sur la médiatisation des événements en Iran et Neda, on lira utilement cet article. On trouvera également son portrait réalisé par Delphine Minoui, correspondante du Figaro à Téhéran, et un article sur le statut de martyr de Neda chez Slate.fr.

Note de précaution : ce billet a été particulièrement difficile à rédiger, car il nécessite d’abandonner l’émotion et de prendre une certaine prise de distance. Il peut sembler provocateur et cynique, cela sera dû à l’effort de distanciation. En rien je ne renie la tragédie individuelle et collective de quelque victime que ce soit, en Iran ou ailleurs. Merci de laisser vos commentaires désobligeants à la porte et de bien fermer derrière.

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6 Réponses

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  1. Vicnent said, on 23 juin 2009 at 11:28

    Pour faire suite à « L’icône est jeune, il n’y a pas d’icône d’une cause vraiment importante ou d’un espoir politique qui soit vraiment âgée » : si on considère que le Général de Gaulle est mort à 22 ans, on peut aussi considérer que c’est une icône ? :-)

  2. [ Enikao ] said, on 23 juin 2009 at 12:15

    Pour la Résistance, les icônes seraient plutôt Guy Môquet (dont on a voulu perpétuer la mémoire dans les écoles et par des lieux à son nom) et éventuellement Jean Moulin. De Gaulle était un militaire et un entrepreneur politique, c’est bien différent.

  3. Wilhelm said, on 28 juin 2009 at 1:02

    « Le 21 ème siècle seras religieux ou ne seras pas ! »

    Le développement et la prolifération hyperbolique de ce type de phénomène est pour moi le symptôme d’une lutte entre le principe d’idéologie (quelle qu’elle soit) indispensable à toute forme d’espoir et l’hyperrationalisation du pouvoir sur le réel sans aucun objectifs ou projets.
    Les moyens de communications modernes et la boulimie d’information qu’ils engendrent place l’individu dans un sentiment d’anomie (perte de repères). Or, l’être humain ne peux supporter ce type de situation et il se crée donc de nouveaux repères. Les star, les personnages publics et autre icônes sont autant de repères pour saisir et comprendre (ou interpréter) le monde. La vraie question n’est pas de faire une simple autopsie de ses petits phénomènes en faisant comme s’ils étaient indépendant de nous, ce serais très prétentieux. Non, la vraie question c’est de savoir en son âme et conscience (pour soi et en soi) si ces icônes et les idées qu’elles véhiculent font partie de moi et de l’idée que je me fait du monde. Toutes les icônes ne se rassemblent pas et de par leur caractère sacré nous ne pouvons pas nous soustraire à elle et devons donc prendre parti.

    L’icône Neda nous pose la question de cette jeunesse ce cherchant des héros pour donner de la substance à leurs idées. Mais quel sont ces idées ? La démocratie, la lutte des femmes, … Qui va récupérer le cadavre de cette jeune femme et pourquoi faire ?

  4. [ Enikao ] said, on 29 juin 2009 at 9:26

    @Wilhelm : Je ne suis pas sûr que l’icône et le héros soient deux caractères confondus. Il semble que Neda n’était pas une contestataire, une tracteuse, une lanceuse de pavé. On ne lui connaît pas d’activisme particulier. Elle n’est donc rattachable à aucune cause. Et de nombreux héros ne le sont pas non plus.

    En revanche, la récupération est déjà faite.

    • Wilhelm said, on 4 juillet 2009 at 11:54

      @Enikao : Là est le drame, une personne ne peux être rattacher à aucune cause ! Car la personne (« elle » ou Neda) se suffit à elle même de part sa nature, en revanche l’icône ou le héros doivent se justifier pour exister. Neda en tant que personne n’avais pas besoin de justifier la raison de son l’existence ce qui rend sa mort insupportable. Le fait d’être ne demande pas de raison ce qui invalide toute justification de la mort.
      De plus les morts ne pouvant pas se défendre, les vivants peuvent en faire ce qu’ils veulent et ce qu’ils en fond (j’avoue que pour Neda je n’ai pas suivie) n’a pas grande importance. Une personne est morte et quelque furent ses actes de sont vivant celas est insupportable.
      Et attribuer à cette personne la personnification d’une idée politique ou non est un acte de dénaturation pure et simple. L’idolâtrie c’est prendre quelque chose pour ce qu’elle n’est pas, une tromperie, un sacrilège même pour certains.

      Tu dit toi même que l’objectivité peux sembler cynique mais que la distance est nécessaire à l’annaliste. Voilas une bien noble opinion que je respecte et partage. Mais elle est si difficile à mettre en pratique. Conscient de celas tu prend le risque quand même et celas est une preuve de courage.
      Mais je veux juste que nous prenions de la distance face à la distance pour ne pas nous perdre dans une objectivité qui nie son véritable sujet. Les icônes, les images, les discoures, les écrits, … sont des objets cherchant à rendre les choses à nouveau présente sans jamais y parvenir complètement. Juste un peut de lumière et de bruit pour chercher du sens.

      Concernant cet événement la seule chose à la fois objective et subjective que je retient c’est qu’une personne est morte et que celas est insupportable !

  5. […] – La mort de Neda, jeune fille martyre en Iran, a fait le tour du web et des médias. Enikao signe une très bonne analyse sur la génèse d’une icone. […]


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