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Les médias, forge de la réalité

Posted in ! - Boulchit, # - Imedjiz, ♪ - Saoundz, § - Midia, П - Politix, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 21 août 2009

Une question zen, que l’on entend sans écouter, revient parfois avec davantage de force que l’on ne l’aurait imaginé. Si un arbre tombe dans la forêt mais que personne n’est là pour l’entendre, est-il tombé ? La vraie réponse est : oui pour le monde physique, et les visiteurs ultérieurs auront sous les yeux des traces éventuelles, non pour le monde de l’information.

Sans témoins, l’histoire n’est pas.

Mais il ne faut pas prendre n’importe quel témoin. Il est important d’avoir un témoin dûment accrédité. Un témoin qui fasse foi. Un témoin qui porte sur lui la respectabilité, la notabilité, et tout un tas de qualités qui font que l’on ne remettra pas en cause son récit.

L’exemple le plus criant qui soit est peut-être celui de la découverte du Nouveau Monde. La plupart des gens savent que Christophe Colomb a découvert les Amériques. Plus rares sont ceux qui savent que les vikings emmenés par Leif Ericson ont posé le pied sur le Vinland, bien avant Colomb.

Mais personne ne demande : il m’avait semblé que quand ces « découvreurs » sont arrivés ils ont trouvé sur place des peuples déjà installés, avec une langue, des coutumes, un mode de vie. Et attention, ils étaient là depuis un sacré bail ! C’est donc du côté de leurs ancêtres lointains qu’il faudrait chercher qui a véritablement « découvert » les Amériques, non ?

Seulement, ces gens-là ne comptaient pas. Ils n’avaient pas d’âme, pas de civilisation, pas d’écriture (les missionnaires espagnols ont pratiqué de beaux autodafés en arrivant à Tenochtitlan, plus grande métropole de son époque), pas de religion convenable. Plus de 500 ans plus tard, on continue d’apprendre dans le monde entier des sottises de ce genre.

De même, tous les explorateurs qui ont cartographié le monde et « découvert » certains endroits ou certaines espèces animales et végétales ont pour la plupart simplement mis un nom sur ce que d’autres hommes savaient bien avant eux. Mais voilà : eux étaient blancs, ils étaient la Civilisation, ils recensaient, ils savaient, et ce qu’ils ne savaient pas ils le découvraient.

Nommer, c’est avoir un pouvoir sur les choses. La parabole biblique de la création, et avec la plupart des croyances magiques rattachées au pouvoir des mots prononcés ou écrits sont de ce point de vue pleins de sens. Celui qui désigne a déjà une emprise sur ce qui est désigné.

L’histoire du mot kangourou est ironique et décrit bien ce décalage dans la rencontre de deux mondes. Le mot lui-même serait une expression aborigène qui signifie : « je ne comprends pas ». C’est ce qu’aurait répondu un aborigène à un explorateur qui lui demandait dans sa propre langue : c’est quoi cette bestiole qui sautille, là-bas, avec ses grandes oreilles ? Et le type d’en face, interdit, le détaillant avec son accoutrement étrange et ses carnets de note, a dû lui répondre en toute sincérité : je ne comprends pas ta question. Si les aborigènes avaient colonisé l’Europe, les chevaux se seraient peut-être appelé des idontunderstand, allez savoir… Mais le pouvoir militaire était ailleurs. (les dernières recherches indiquent que cette légende sur le mot kangourou serait fausse, mais l’idée est belle. C’est un peu comme si une montagnes s’appelait « ton doigt, crétin », une rivière « n’y vas pas c’est plein de rochers instables », ou les chutes du Niagara « comment, parle plus fort je n’entends rien »).

Alors l’histoire serait donc seulement écrite par les vainqueurs ? Ce n’est pas si simple. Nous avons par exemple su des Gaulois d’abord ce qu’en a écrit César avant que les fouilles modernes ne viennent apporter davantage d’information. Il les trouvait grands, rudes, fiers et forts. Mais enfin, allons, il n’allait pas raconter qu’il s’était battu contre des couards faiblards non plus, sa Conquête des Gaules (la trace écrite) était surtout un moyen d’asseoir sa conquête de Rome. Même le vainqueur a intérêt à mentir.

Parfois, quand l’histoire est plus compliquée que de simples escarmouches (soit la plupart du temps), désigner qui est le vainqueur relève de l’impossible. Les livres d’histoire sont bien connus pour receler une part de fierté nationale, pour ne pas dire de nationalisme. Qui a vaincu Napoléon Premier ? Les britanniques assureront que privée de flotte, la France s’est épuisée dans des conquêtes terrestres. Les russes rappelleront que le général Hiver fit des merveilles pour affaiblir la Grande Armée. Les allemands rappelleront que Blücher disposait du plus grand nombre de soldats à Waterloo. Qui mit à terre l’armée du Troisième Reich ? Américains, Soviétiques, Britanniques et leur Empire, chacun tire là-aussi la couverture à soi. La réponse est sans doute ailleurs, ou compliquée et sans doute impossible à résumer en une réponse courte.

Ce qui est problématique, en-dehors de l’histoire revisitée et régulièrement falsifiée, c’est quand les pays se déchirent et que commence un processus de reconstruction identitaire, voire de création identitaire. Tchécoslovaquie, URSS, Yougoslavie : les scissions ont (re)donné naissance à d’autres pays. Et là, la forge de la réalité fonctionne à plein. Là, les médias jouent un rôle crucial, hélas bien souvent dans le mauvais sens.

Parce que l’identité nationale est une création d’imaginaire collectif, rien n’est trop bon pour chercher à se différencier et pour trouver ou créer des marqueurs identitaires qui feront que l’autre est un pas-de-chez-nous. Religion, politique, langue, alphabet, origine ethnique (ah, nos ancêtres les gaulois…), histoire magnifiée voire réinventée (de toute pièce, ou bien parce qu’une partie fut tue de force auparavant afin de maintenir la cohésion), traditions, coutumes locales, folklore, pratiques culinaires, pratiques sociales, patrimoine historique ou naturel, tout est bon.

Un vecteur essentiel et privilégié de cette création identitaire est bien sûr constitué des symboles nationaux ou locaux : drapeau et hymne bien entendu, personnifications et avatars (équivalent de notre Marianne et du Coq, ou du bonnet phrygien surplombant les deux francisques) mais aussi monnaie (les personnalités et symboles choisis pour les billets de banque sont très intéressants à observer), monuments, rues et places (on rebaptise à tout-va), cours d’histoire…

Le dernier maillon, et non des moindres, ce sont les médias. Presse un peu, radio davantage (pas besoin de loi Toubon pour que spontanément on passe de la musique plus « nationale »), et surtout télévision. L’image fait foi et il suffit de déguiser la propagande en émission culturelle pour que l’on obtienne une adhésion presque sans faille du public. Folklore, minute historique, célébrité nationale du jour, grande émission, voire saga de l’été, tout peut être mis à contribution pour renforcer cette nouvelle identité, du format court à la grande émission voire la série TV.

En cela, les journalistes jouent parfois un rôle extrêmement néfaste : avec des arguments très faibles de type « l’histoire a montré que » ou « comme nous le savons tous », des insinuations et quelques leitmotivs martelés correctement, ils participent très activement (et peut-être inconsciemment, mais le doute reste fort) à la création d’une nouvelle réalité. En revisitant l’histoire et même la géographie, en exagérant certains faits ou en taisant d’autres, ils sont le bras armé d’une machinerie qui les dépasse peut-être un peu. Cette machinerie utilise comme gros rouages les télévisions et radios d’Etat, l’huile étant constituée du fond de fierté nationale qui veille en chacun. Pire, cette machinerie entretient un mouvement perpétuel, en figeant le regard sur l’état des choses, en refusant de voir les évolutions.

Aujourd’hui, les témoins privilégiés, les référents, ceux qui découvrent et ont la légitimité, c’est encore en grande majorité les journalistes. Ils sont l’équivalent des explorateurs d’autrefois. Entendons-nous : les sources d’information se diversifient et d’autres témoins arrivent à faire entendre leurs voix. Mais la force du journaliste est la respectabilité, le rôle que la société lui attribue, et la puissance de feu de son média en terme d’impact, ce qui donne une primauté aux grands médias grand public. Si le cas de Marc L. n’était pas passé sur Europe 1 un matin, seuls les quelques milliers de lecteurs du Tigre en auraient eu vent. Il en va de même pour les blogs et les autres facteurs ou découvreurs d’information : qu’un grand média les reprenne et ce qu’ils avance sera accrédité.

Les compatriotes d’hier, aujourd’hui séparés, lisent, écoutent et regardent donc les médias et y voient deux réalités différentes, même s’il s’agit de leur passé commun. La subjectivité dégouline. Il est simple de tronquer ici, rajouter là pour que l’ensemble du tableau que l’on peint de l’autre soit plus tranché. Cela peut paraître étrange, mais cela se produit, et régulièrement. Quitte à prendre l’exemple le plus marquant (appeau à troll) : le traitement de ce qui se passe entre Israel et la Palestine. Les médias de chaque côté vont traiter a priori de faits similaires, mais par un prisme très différents.

Et ce ne sont pas des bêtises, ou des affabulations, non ! C’est écrit dans le journal. C’est passé à la télévision, images à l’appui. Oui, on a beau critiquer le journaliste et être outré parfois par ce qu’il écrit (parce que c’est incomplet, partial, simpliste…), on sait bien le convoquer pour appuyer ce que l’on avance, même si ce dernier ne fait appel à rien de plus tangible que de la croyance populaire ou de la philosophie de comptoir.

Archimède, Newton, Darwin, Einstein ont forgé de nouveaux paradigmes pour le monde physique, qui ont profondément modifié notre façon de comprendre et concevoir le monde. On oublie de dire que les médias participent eux aussi activement à la fabrication de la réalité. Une réalité au sens humain du terme, pas au sens matériel. Si suffisamment de personnes croient quelque chose, alors cette chose est vraie et produit des effets, même si elle n’a aucune consistance. Nous croyons que ceci est une frontière et que de l’autre côté ils ne sont pas comme nous. Nous avons cru que la terre était plate et elle l’était. Nous croyons que ce bout de papier imprimé vaut quelques kilos de fruits (essayez de proposer l’échange au fin-fond de la Papouasie, pour voir).

Vigies et biographes de l’actualité, porteurs et descripteurs des faits, analystes et pédagogues des problématiques de fond, les journalistes forgent eux aussi notre réalité, par petite touche. La pluralité, la conscience professionnelle et une bonne dose d’objectivité sont des signes précieux de qualité de cette description du monde.

Les réalités alternatives ne sont pas si loin et ne se trouvent pas seulement dans les oeuvres de science-fiction. Elles sont là, juste à côté, dans la tête de quelqu’un qui a un système de valeur et de références différent du nôtre. Faire adhérer à des valeurs communes pour créer une envie de vivre ensemble et proposer un mode de fonctionnement voire des objectifs communs est plutôt louable. Quand les journalistes, par la voix de leurs médias, distillent insidieusement des valeurs fanstasques et des références par opposition à l’autre, on nage en pleine manipulation de la réalité. Ce n’est plus de l’information, c’est de la politique qui ne dit pas son nom.

Note : ce billet un peu nerveux fait suite à un choc culturel dû à l’absence de ces trois qualités dans le travail de journalistes qui continuent à bâtir des réalités parallèles, différentes et cherchant à se différencier des voisins, en toute bonne conscience. Pas très loin de l’Hexagonie.

5 Réponses

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  1. ieifdc said, on 21 août 2009 at 2:38

    Pour la découverte de l’Amérique tu peux rajouté l’influence de l’Eglise qui a partagé le monde en deux. L’Est au Portugal et L’ouest à L’espagne , c’est ce qui permit à Christophe Collomb d’être financé par la Couronne Espagnole. Bien entendu ce partage était très théorique et le Portugal ne s’est pas privé de quelques incartades.
    Et pour Napoléon : ce n’est pas sur un fier destrier qu’il a passé le col des Alpes mais sur un canasson voir une mûle. Quant à sa suite qui était en carrosse, pour l’essentiel ils moururent avant d’arrivés à destination car les dames de la cour avaient entrepris l’ascension en habit de cour et en dentelle.

  2. [ Enikao ] said, on 22 août 2009 at 2:08

    @ieifdc : merci pour ces précisions, mais quel rapport ?

  3. ieifdc said, on 23 août 2009 at 9:41

    La manipulation de l’image et les petits arrangements avec les faits ont de tout temps existé. Qui se souvient du principal financier de Collomb qui l’a accompagné dans ses voyages et qui a continué ses voyages avec Americo Vespucci… Bien après la déchéance de collomb… Peut on dire que l’Histoire avec un grand H n’est qu’un petit arrangement entre ce que la mémoire collective et la mémoire individuelle veulent bien retenir et leguer ?

  4. Eric said, on 24 août 2009 at 11:24

    Les faits, rien que les faits! (mais est-ce toujours possible?)

  5. ieifdc said, on 24 août 2009 at 1:08

    Que les faits sont impossible. Beaucoup d’éléments de notre passé sont transmis par la voie orale avant d’être couchés sur le papier. De plus bcp de documents fondateurs ont été perdus ou fragmentaires comme les manuscrits de la mer mortes.. Et le numérique ne nous sauve pas, il pose aussi de nouveaux problèmes dans la transmission du savoir et sa conservation.


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