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L’ordinateur est en train de l’emporter sur le computer

Posted in Ф - Nutek, Ш - Sochol, Δ - Nuz, Ө - Hitek by [ Enikao ] on 26 novembre 2009

A ses débuts, l’ordinateur était une grosse calculatrice avec des boucles d’itération et des fonctionnalités mathématiques un peu avancées. Puis avec le perfectionnement et l’ajout de composants internes ou externes, ce fut aussi progressivement une machine à écrire, à mettre en page, à mettre des sons, à créer des images, à les animer… aujourd’hui, c’est une machine qui peut aussi se connecter à d’autres et permettre à son utilisateur d’interagir avec des applications distantes, de piocher dans des bases d’informations, ou d’être en contact avec d’autres utilisateurs par des moyens électroniques.

Ce qui était une machine dont l’étalon était la puissance est devenu un maillon d’un réseau dont le point fort est le nombre, la force et la diversité des liaisons. Le rigide computer est devancé par le complexe et riche ordinateur. Comme notre cerveau.

Le terme français est assez étonnant car plutôt isolé (avec l’italien) : l’ordinateur, c’est ce qui range, classe, trie. Alors que le terme anglais computer et ses déclinaisons en allemand, russe, portugais, serbe, hollandais, coréen, grec… définit ce qui calcule. D’après ce que j’ai trouvé, il existe aussi deux cas étonnants : les norvégiens et suédois datamaskin qui suggère l’exploitation de données, et le slovaque počítač (littéralement : « ce qui permet de lire, de visionner »). Notons que l’espagnol ou le roumain semblent employer indifféremment les deux notions, calcul et organisation, mais toute précision extérieure est la bienvenue.

Si j’en crois Wikipedia, c’est le philologue Jacques Perret qui aurait proposé en 1955 à IBM (qui trouvait le terme computer trop restrictif) le mot « ordinateur », par référence biblique au grand ordonnateur qui organise le monde. Il met les choses dans l’ordre.

Et bien cette conception de la machine, qui n’est pas sans rapport avec une vision plus globale de l’intelligence et des capacités mentales, est passée en partie au second plan. Certes, une bonne puissance (qu’il s’agisse du processeur ou de la mémoire vive) est utile pour faire fonctionner correctement certaines applications gourmandes en ressources ou pour en maintenir plusieurs actives en même temps, mais le succès commercial des netbooks et la baisse parallèle des ventes d’ordinateurs montre que la course au toujours plus n’est plus forcément de mise. Le good enough se fait plus prégnant quand les moyens financiers sont en baisse, quand la machine portable est un quatrième écran, mais aussi quand un marché sature et cherche à s’étendre… vers le bas.

Car les pratiques ont changé, et notre conception de l’intelligence et des capacités mentales également sans doute. Depuis quelques temps, avec les nouveaux outils de partage (Digg et autres delicious) et d’attraction de contenus (RSS) et les médias sociaux (blogs, Facebook, Twitter, Dailymotion…), la technologie est devenue transparente pour nous permettre de faire des choses sans faire de calculs : propulser et recevoir des informations dans une infosphère dont les caractéristiques (locuteurs, interlocuteurs, tempo, volume, capillarité entre les différents canaux) sont propres à chacun. Nous entrons dans un moment où il devient important de filtrer, trier, classer les informations et les données pour gagner du temps, éviter l’infobésité et enrichir utilement son propre savoir tout en contribuant au savoir des autres. Là où auparavant il importait avant tout de calculer, depuis que le grand public s’est emparé de l’ordinateur, il importe davantage de savoir chercher et archiver, connecter et archiver.

Ce sont bien ces enjeux qui animent à la fois les communautés de l’informatique mais aussi de l’information et du savoir en général :

  • stockage (espace, serveurs dédiés, logiciel et base de données comme services distants) et archivage (classement et indexation, traçabilité, effacement et droit à l’oubli)
  • classement et taxonomies personnalisées à plusieurs dimensions grâce aux tags (sur les favoris partagés comme delicious, mais aussi sur Twitter avec les hashtags) ou aux listes, ou encore sous forme dynamique et d’organigramme visuel comme Pearltrees.
  • accès aux données, c’est à dire recherche dans les archives mais aussi libération des données enfermées dans des silos, avec l’exemple de la donnée publique ouverte et le data.gov
  • alertes et informations en temps réel, avec par exemple l’intégration des gazouillis de Twitter dans Bing ou Google, et le récent accord BNO / MSNBC, et plus simplement l’intégration des flux RSS dans des outils professionnels (récent partenariat Netvibes / Sage). Signe des temps : le web et temps réel est la thématique de la conférence LeWeb’09.
  • recoupement et rapprochement d’informations et d’idées : fact checking (suivre à ce sujet l’expérience du Monde.fr : les décodeurs), graphes sociaux, applications composites ou mashups, mise en regard de valeurs ou évolution dans des infographies, cross-over entre univers
  • partage de différents types de documents (texte sur Scribd, présentation sur Slideshare, liens grâce aux raccourcisseurs d’URL comme bit.ly qui permet d’obtenir des statistiues sur les taux de clics, vidéos avec YouTube et autres Dailymotion ou Vimeo) par tous types de moyens de diffusion, du statut Facebook : le lifecasting ou 36 15 MyLife a fait place au mindsharing façon « regardez ce que j’ai découvert ». L’illustration la plus récente et significative est l’invite de Twitter, qui est passé de « What are you doing ? » à « What’s happening ? »
  • vote et qualification des contenus pour améliorer collectivement la pertinence du classement et de l’indexation : au-delà du commentaire, donner simplement un « plus » ou un « moins », ou bien attribuer une note, est un système que l’on retrouve sur Agoravox ou Le Post, mais aussi dans d’autres systèmes qui font remonter les « tops », par exemple les tops des lecteurs et les tops selon les contributeurs chez aaaliens.

Il s’agit donc aujourd’hui d’organiser le savoir, son accès et ses exploitations plutôt que de la simple machine à calculer. Pour reprendre l’expression que m’avait suggéré il y a quelques mois un camarade qui prenait au sérieux l’organisation de sa tuyauterie médias sociaux : nous sommes passés d’une obsession du neurone à un focus sur le pouvoir des synapses. Le parallèle avec le cerveau est particulièrement pertinent.

Ce réseau de cellules constitue une formidable machine à classer, ranger, regrouper, associer… et à remplir les vides ou à remettre de l’ordre quand il en manque. Il faut une certaine dose d’abstraction et d’extrapolation pour faire de quelques minuscules pixels un personnage, par exemple Mario en 1981. Pourtant, même en proposant la version d’origine à un jeune joueur aujourd’hui, son cerveau remplira spontanément en très peu de temps les vides pour « lisser » le personnage et se figurera quelque chose proche de ce qu’on peut voir en 2008. Il y a là quelque chose de fractal : à partir de traits grossiers, le cerveau imagine la complexité.

De même, le fameux exemple de dyslexie montre que le cerveau remet les lettres dans l’ordre assez facilement et on se surprend à lire de manière plutôt fluide ce qui est pourtant mélangé.

Cela fait partie de facultés infra-conscientes de nos cellules grises, qui travaillent très vite et à notre insu. On peut très bien faire de savants calculs balistiques de paraboles en fonction du vent, du poids de l’objet, de la distance… et arriver 5 minutes après pour ramasser la balle au sol, ou bien simplement laisser faire nos yeux et notre cerveau et la rattraper au vol (et éventuellement de libérer un prisonnier au passage).

La génération Y qui a pu connaître le début de l’ordinateur et la fin du computer ressent plus naturellement que c’est la connexion et l’efficacité qui prime désormais sur la grosse machinerie. Cela permet d’accéder à davantage de richesse, d’apports extérieurs, de gagner en souplesse et en réactivité. Pourtant, dans les parcours scolaires le « par cœur » et le « magistral »continue à être le credo, au détriment de l’apprentissage de la recherche et de la classification, de l’apprentissage d’un savoir-être et de la relation à l’autre, de l’encouragement au bidouillage et au do it yourself. En entreprise le modèle pyramidal avec tous ses rouages bien alignés prime encore sur le modèle lâche du réseau informel. Le débat tête bien pleine / tête bien faite est sans fin, mais au jeu de l’adaptation et de la réactivité, à l’heure où les contextes technologiques, économiques et sociaux évoluent vite, quand les pratiques dépassent la technique et se diffusent largement, il serait temps que les paradigmes sociaux en tiennent compte.

6 Réponses

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  1. Delphine Dumont said, on 26 novembre 2009 at 9:42

    Le « par cœur » présente un intérêt indéniable, pas forcément dans ce qui est retenu mais dans le fait d’apprendre à retenir. Il s’agit d’entraînement du cerveau plutôt que de savoirs. On peut bien sûr discuter sur la qualité des données imposées aux écoliers, toutes ne présentent pas le même intérêt tant au niveau de l’instruction que de l’entraînement à la mémorisation.

    Par contre, je te rejoins sur l’absurdité du « par cœur » dans l’enseignement de la philosophie ou de la littérature, par exemple. Les copies ne sont que la restitution des leçons et non leurs fruits.

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  4. Hubert Guillaud said, on 11 décembre 2009 at 3:24

    Séduisant et en même temps, en pensant à tout le courant d’analyse des réseaux (Barabasi et alii), au Web²… on se dit qu’on en est encore au calcul, à regarder comment tout cela s’assemble et fait sens. On amasse encore les données pour les regrouper, les traiter, en trouver le sens… Pensant que leur ordonnancement viendra par elles-mêmes. Et ce d’autant qu’on a du mal à classer, ordonner, sémantiser…

    Donc on pourrait dire tous l’inverse ;-) C’est pour cela que cet article est intéressant.

  5. [ Enikao ] said, on 11 décembre 2009 at 3:59

    @Hubert Tu penses peut-être à l’exhaustivité, qui n’est pas tout à fait dans le côté computer mais qui s’inscrit en effet dans la même veine. Ce sont un peu les tenants du « data, data, data » qui veulent toujours plus de données en espérant qu’il en ressortira naturellement des lignes de force.
    Cela manque cruellement d’attention aux signaux faibles et aux interconnexions, je suis bien d’accord. Organiser, c’est ce que cherche à faire pearltrees par exemple. Et il me semble que la lassitude gagne progressivement les hyperconnectés qui n’arrivent plus à remonter le raz-de-marée de flux, toujours plus fort, pour y trouver du sens.
    A suivre… de près !

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