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L’iPad rend ivre

Posted in ! - Boulchit, € - Ykonomix, § - Midia, Ф - Nutek, Ө - Hitek by [ Enikao ] on 16 février 2010

C’est le produit dont on parle actuellement, jusqu’à plus soif. L’iPad. La tablette d’Apple a été présentée par Steve Jobs le 27 janvier selon la méthode traditionnelle : on laisse la rumeur courir, les esprits s’échauffer, les spéculations se faire, et surtout on annonce après le CES de Las Vegas afin que tout le petit monde des nouvelles technologies ne parle que de ça avant, pendant et bien sûr après. Côté couverture presse, l’iPad a eu la faveur de nombreuses Unes de journaux et une surface médiatique que beaucoup de constructeurs high-tech jalouse(raie)nt.

Et côté âneries, on a été servi. Quand on parle de la pomme, il doit s’agir de pomme bien fermentée avec un effet éthylique qui fait tourner les têtes.

En guise d’apéritif, voici une version courte de la présentation de Steve et de l’Apple crew.

Merci Steve.

Première analyse objective de l’objet : il est limité. L’iPad se traduit avant tout par un « a pas », comme le note Damien Douani dans une litanie déçue : pas de multitâche, pas de caméra, pas de micro, pas d’USB, pas de lecteur de cartes mémoire, pas de sortie video HDMI. Donc hormis le bluetooth pas de connectique ni de périphérique extérieur (souris, gamepad…), le clavier physique est prévu mais il sera vendu à prix d’or comme la plupart des accessoires Apple. Autre manque criant : si la tablette est dotée du Wi-Fi, la 3G n’est pas incluse d’office, il faut compter une grosse rallonge pour l’obtenir (130 $). L’absence de multitâche est toujours aussi franchement gênante : écouter la radio, clavarder (joli mot de la Belle province pour parler du chat) et parcourir un journal en même temps, c’est impensable. Pourtant, c’est bien le genre de choses que les hyperconnectés font souvent… et ils sont à la fois nombreux et un public cible pour Apple. Dommage.

Toujours sur le front multimédia, les jeux. Certains sont agréables sur iPhone/iPod Touch, malgré un écran assez petit et l’utilisation de commandes peu usuelles : accéléromètre ou pad virtuel. Hélas, sur iPad, la définition des jeux déjà disponibles sur l’AppStore ne s’améliore pas. De plus, si avec un iPhone/iPod Touch on a une bonne prise en main sur une machine de la taille d’une console, on se voit mal secouer frénétiquement la tablette ou utiliser un pad numérique mal placé. Sans connectique filaire, il ne resterait éventuellement que le bluetooth pour associer une manette ou une autre forme de commande à l’iPad.

Avec son volume et la 3G seulement en option, la tablette d’Apple se révèle être finalement nomade mais pas mobile malgré son autonomie annoncée de 10 heure. La différence est de taille.

L’iPad serait conçu pour offrir davantage de confort de lecture, tant vidéo que pour les livres, journaux et magazines. Sur le Huffington Post on voit un exemple avec le magazine Interview : c’est en effet fluide et le rendu est assez esthétique, mais… on ne voit qu’une page à la fois. Dans un magazine, on a bien souvent une page de contenu écrit et une publicité, ou une page de contenu écrit et une photo (de produit, de mode), voire une succession de photos. Avec un magazine, on peut les parcourir… deux à deux, pas sur iPad. Ce n’est pas grave mais c’est agaçant.

Côté prix, la facture s’annonce salée. Ca commence à 499$ pour une version sans 3G et à peine 16 Go de mémoire, autant dire quelques films et un peu de musique mais pour un appareil vraiment multimédia c’est trop faible. Si l’on souhaite bénéficier pleinement de la mobilité, le prix débute à 629$. A ce prix, on a deux netbooks bien plus équipés (lecteur de cartes mémoires, ports USB, ports vidéo…), avec davantage de mémoire (au moins 120 Go, de quoi se constituer une solide bibliothèque photo, vidéo et musique), et bien plus bidouillables : on peut y installer de nombreux logiciels.

Certains auraient préféré que l’iPad ressemble à un MacBook avec écran tactile détachable, et pour le coup cette idée aurait été vraiment séduisante. Ca existe sans doute déjà. Ou bien une version avec écran orientable et rabattable comme chez HP par exemple. L’objet aurait été sans doute plus cher mais bénéficierait ainsi des connectiques et du clavier selon besoin, mais aussi d’un lecteur CD/DVD. L’offre de tablettes ou de portables tactiles actuelle est déjà  plutôt large, et les produits de ce type existent depuis longtemps mais n’ont toujours pas percé de manière significative en terme de ventes. Pour l’instant, l’iPad ressemble donc surtout à un iPod Touch géant. Et cher. Et qui ne téléphone pas.

Là où l’emballement devient ridicule, c’est quand un cabinet d’analyse réputé, GFK, en vient à produire une étude sur la notoriété de l’iPad et projette les prévisions de vente : 4 millions dans le monde en 2010, dont 10% rien que dans l’Hexagone qui aime tant la Pomme. Juniper Research voit la tablette magique doper la publicité mobile, qui devrait quadrupler d’ici 2014 pour atteindre 6 milliards de dollars. Passons sur l’optimisme de GFK, qui oublie que l’iPad n’a pas reçu l’agrément de commercialisation de la FCC et qui confond intention d’achat et achat réel. Il est vrai qu’après avoir tellement parlé du produit, il n’est pas étonnant de constater une notoriété aussi forte. En d’autres termes, c’est une prophétie autoréalisatrice. Notons que peu de temps après l’annonce, le soufflé est déjà retombé : certes on a entendu parler de la tablette magique, mais finalement on n’en a pas besoin…

Pire, on a vu fleurir des réactions enthousiastes : l’iPad va sauver la presse ! Certains attendent même une véritable révolution électronique et la création du marché d’un nouveau type d’appareil. Pardon ?! Vous avez abusé de pomme fermentée ou bien ?

L’iPad n’est pas convainquant parce que :

  • Si les éditeurs de presse comptent sur le hardware pour sauver la presse, alors c’est qu’ils sont tombée bien bas. Ce genre d’espérance est de l’ordre du message religieux et incantatoire du tout ou rien. La crise de la presse est plus complexe, elle nécessite une réflexion plus profonde sur les contenus, le tempo, la présentation, les prix, les sources de revenus, et la réponse ne passe pas par un simple appareil.
  • C’est un bel objet mais tout le monde n’a pas mensuellement l’équivalent du budget de la Namibie à mettre dans un objet multimédia. Dépenser plusieurs centaines d’Euros pour un appareil aussi limité, c’est simplement impensable quand on est déjà doté d’un smartphone, d’un netbook et d’un ordinateur fixe. Si en plus on veut lui adjoindre la 3G, il faudra aussi rajouter un abonnement data mensuel. A moins de 200 Euros, on a un iPhone subventionné par un opérateur qui en fait autant sur un petit écran. Ah, et on peut appeler avec.
  • L’iPad est une machine à consommer, en payant, pas une machine à produire des contenus. Apple a d’ailleurs pris un sérieux virage dans son positionnement : toucher davantage de monde, quitte à s’éloigner de son public originel et fervent supporter. Reste à savoir si on achètera effectivement dans un kiosque numérique, par abonnement ou de manière épisodique. Chris Anderson de Wired y croit.
  • Les internautes ne sont globalement pas près à payer pour les contenus d’information en ligne. La mobilité ne change pas grand chose à ce constat, sauf à mettre des barrières de paiement sur tous les contenus en ligne comme le tonne depuis un moment Ruppert Murdoch. Mais ce genre de menace risque d’être une grosse balle dans le pied, car il existera toujours des sources plus libres d’accès à intégrer dans un agrégateur, ou bien des newsletters à recevoir par ce bon vieil e-mail. Et quand bien même on achèterait une fois une application média pour bénéficier d’une interface plus adaptée que Safari, c’est un achat unique et non renouvelé (voir plus bas les chiffres de Sayseal / Cécile).
  • La question des tarifs va se poser de manière insistante : si mon magazine ou mon journal préféré coûte X et que je ne peux y accéder qu’en kiosque ou qu’à travers l’iPad, il faudra une décote importante sur le prix de vente pour convaincre d’acter un format qui ne se prête pas, ne se porte pas sur d’autres appareils de lecture et réclame de l’électricité.
  • Quel est le public de l’iPad ? C’est une question de positionnement qui n’a pas trouvé de réponse ferme. Les branchés, les news junkies, les dévoreurs de multimédia ? Ils ont déjà tout à portée de main. Le grand public en général ? Il se tournera peut-être plutôt vers un appareil plus ouvert et surtout bien moins cher, sauf à accepter une servitude volontaire envers Apple, ses choix tarifaires et éditoriaux (pas de contenu adulte, dépendance aux accords entre Apple et les producteurs de contenu).
  • Une remarque glissée au fond d’un article de Xavier Ternisien mérite le détour, en particulier pour les éditeurs de presse. Apple aime à garder ses clients captifs, aussi les éditeurs n’ont donc pas la main sur le précieux fichier client. Offre spéciale, relation client, vente d’autres produits, tout cela devient hors de portée. Et en général, une règle de marketing veut que l’effort d’enrichissement d’un client fidèle soit moins conséquent que l’effort pour conquérir un nouveau client. Autant dire qu’accepter pareille dépendance serait une capitulation.

Pour rire un peu :

  • Un peu de fiction chez Presse Citron avec l’histoire secrète de l’iPad en trois parties.
  • L’iPad promet l’expérience de navigation ultime ? Sans Flash, c’est loin d’être une certitude.
  • On peut très bien transformer son iPhone jailbreaké en iPad, et de plus, il peut téléphoner, lui.

Pour aller plus loin :

  • Les remarques de bon sens de Robert Niles, qui rappelle que c’est dans les rédactions et les processus de création de contenus qu’il faut d’abord se renouveler.
  • L’excellente critique de Samuel Laurent (à laquelle je souscris) qui explique pourquoi l’iPad ne séduira pas les geeks, et quel public vise Apple. Les courageux iront jusqu’à voir les riches commentaires très animés.
  • L’analyse de Narvic qui est plus précise : pourquoi l’iPad ne sauvera pas la presse en ligne.
  • Vincent Truffy a collecté plusieurs réactions et s’intéresse à la réaction des éditeurs de presse.
  • Des chiffres intéressants sur les ventes d’applications mobiles rappelés par Cécile Dehesdin, et un rappel utile sur le bras de fer Apple / producteur de contenu, rarement favorable au producteur.

Note : ce billet est susceptible d’enrichissement.

6 Réponses

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  1. narvic said, on 16 février 2010 at 3:18

    Merci des liens. ;-) Pour enrichir ton billet : un aspect très intéressant soulevé par Frédéric Filloux (le seul d’ailleurs me semble-t-il à avoir pointé ça): la menace d’une perte de contrôle sur la diffusion de leurs propres contenus par les éditeurs de presse, en donnant à Apple un pouvoir de censure sur la presse (comme Amazon en possède déjà un sur les livres, allant jusqu’à pouvoir retirer un contenu déjà téléchargé sur un Kindle par un utilisateur). The iParanoid Scenario, sur Monday Notes (en anglais) http://www.mondaynote.com/2010/02/07/the-iparanoid-scenario/

  2. […] L’iPad rend ivre « [ Blok Not ] _.oO Kronik|Umeur|Ydés 16 février 2010 https://enikao.wordpress.com/2010/02/16/lipad-rend-ivre/ […]

  3. David said, on 18 février 2010 at 3:50

    Jolie démonstration. Je sens que l’Ipad va être classé dans le hit des ventes du Télé-Achat.

  4. lartus said, on 21 février 2010 at 6:18

    Intéressant, mais un peu d’imagination que diable, les macs ne se sont jamais vendus pour leur dotation technique, l’iphone non plus, et pourtant…
    Quelques idées d’utilisation de l’iPad.
    En consommation :
    – Consulter un blog/journal en petit-déjeunant
    – Lire un ebook dans son lit (je le fais déjà sur l’iphone)
    – Regarder un podcast (genre Stanford iPhone SDK lesson, reportage, série, etc.) dans de bonnes conditions
    – Préparer une recette dans la cuisine à partir d’un site/application de cuisine
    – Lecteur de partitions sur le pupitre du piano (pdf ou mieux appli avec la partition jouée en midi pour avoir un aperçu musical)
    – Utiliser la tablette comme terminal de contrôle domotique (contrôle de la lumière, du chauffage, etc.)

    En production :
    – Graphisme : Dessiner un mockup d’interface « on the go » (sur une appli d’adobe ou d’omnigroup)
    – Entreprise : Préparer une présentation commerciale, dans le train, à partir du template de l’entreprise
    – Changer quelques chiffres dans un business plan (tableur)
    – Musique : Poser quelques idées sur un séquenceur 8 pistes sans brancher l’artillerie lourde

    et toutes les choses qu’on peut difficilement faire sur un terminal de la taille de l’iPhone mais pour lesquelles un ordinateur est un peu surdimensionné…

    Bref, on peut faire moins de choses avec une tablette, certes, mais 80% de ce qu’on fait sur un ordinateur, on pourrait le faire sur une tablette (et mieux, puisque plus fluide, plus intuitif, plus spécialisé). Donc, il est probable que dans 10 ans tout le monde ait une tablette du type de l’iPad, et que l’on allume l’ordinateur que pour les 20% de tâches que la tablette ne permet pas d’accomplir.

    Non ?

  5. David said, on 22 février 2010 at 10:15

    Iartus
    Les usages sont certainement a inventer.
    Pour le domaine de la consommation.
    Petit déjeuner sur un Ipad au vu de son prix légèrement risqué.
    La confiture et les liquides étant peu compatible avec les écrans tactiles. A moins qu’il soit water proof. Même chose pour la cuisine.
    L’usage sur un piano semble concerné un tout petit segment de la population des technophiles et mélomanes. A moins d’en faire un usage professionnel et d’équiper tout les orchestre philharmoniques du monde.
    J’ai l’impression que l’ipad est un produit estampillé bobo.

  6. [ Enikao ] said, on 6 janvier 2011 at 9:27

    Finalement GFK s’est bien trompé dans ses prévisions de vente… en les sous-estimant de moitié !
    Il se serait écoulé plus de 800 000 iPads en France en 2010.
    http://www.tarifmedia.com/article/article.cfm?idArticle=38594


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