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Quand des journalistes se prennent pour Zorro

Posted in ! - Boulchit, # - Imedjiz, § - Midia, П - Politix, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 9 avril 2010

Deux émissions de télévision récentes on suscité un vif émoi, tant chez les journalistes que dans leurs publics : les Infiltrés sur France 2 qui détaille les techniques des pédophiles pour attirer de jeunes personnes, et Haute Définition sur TF1 où l’on découvrait une cité gangrenée par les trafics de stupéfiants à Tremblay-en-France. Information spectacle ? Pas nécessairement. Les reportages étaient plutôt bien faits même si celui de TF1 sentait bon le racolage.

Mais quel terrible mélange des genres quand des journalistes jouent les justiciers et dépassent leur devoir d’information pour s’aventurer, après le tournage, sur le terrain houleux de l’action de police en prévenant les forces idoine, voire de la justice au nom de la morale.

C’est particulièrement déplorable parce que le mélange des genres est un art difficile et le résultat n’est pas souvent exquis. L’adage « il n’y a que des bonnes choses dedans, ça ne peut pas être mauvais » est une vaste fumisterie : le café, la moutarde, l’huile d’olive et la bière sont très bons séparément mais le mélange n’est sans doute pas très goûteux. Comment font ceux qui réussissent leurs mixtures délicates autant qu’improbables ? La préparation, le dosage, et le processus (le jus de citron sur la poêlée de Saint-Jacques aux airelles : à la fin sinon ça les crispe !).

Journaliste et justicier, c’est possible, mais pas n’importe comment. Et pas servi n’importe comment.

Quand la télévision veut jouer les redresseurs de tort, ça ressemble à Julien Courbet et curieusement, dans les nombreuses réactions vues ici et là, je n’ai pas entendu prononcer ce nom qui n’a pas bonne réputation dans le milieu de l’information. Le héros et son équipe armée de téléphones et d’yeux numériques au service des petites gens, c’est formidablement poujadiste et démagogue. Ca a même une audience. Mais la foule imbécile n’a pas toujours raison et la vérité n’est pas affaire d’avis dominant. A une époque, la terre était plate parce que la majorité le croyait en Occident. Ca ne l’empêchait pas de tourner. Les minorités peuvent avoir raison, c’est question de temps, de circonstance, de rapports de force sociaux et d’information des publics.

Le débat à propos des Infiltrés sur le fait que les journalistes doivent avancer à visage découvert ou non pour leur enquête ne m’intéresse qu’à moitié. Il me semble que pour certaines choses, on ne peut obtenir de résultat intéressant qu’en avançant à couvert. C’est une question quantique de base de la société : observer modifie l’objet observé. Ou plus clairement, c’est l’effet « inspecteur d’Académie ». Qui peut décemment croire que les élèves se comportent comme d’habitude quand il se tient au fond de la classe ? Il en va de même pour certains milieux, que l’on ne comprend sans le perturber ni fausser l’observation qu’en l’intégrant.

Ce qui me gène c’est que des journalistes aient ouvertement pris sur eux de prévenir des services de police de deux agissements contraires à la loi : d’un côté le trafic de drogue de la cité de Tremblay, de l’autre les pédophiles en ligne. C’est catastrophique pour la profession et pour, excusez du peu, le devoir qui est le sien, à sa voir informer.

Jouer les balances avec des personnes peu recommandables, c’est le meilleur moyen de n’avoir plus accès à eux par la suite, et donc de ne plus pouvoir informer. Bravo.

Jouer les balances avec des personnes peu recommandables, c’est le meilleur moyen d’attirer des représailles sur la profession de journaliste. Oh bien sûr, pas sur ceux qui ont réalisé les reportages et qui ont dénoncé après (au temps pour le courage de Zorro) mais pour tous ceux qui tenteront d’approcher certains milieux difficiles, dangereux ou violents par la suite. A l’heure ou deux journalistes de France 3 son otages en Afghanistan et où la profession se mobilise à raison pour les soutenir, cela laisse un drôle de goût.

Dénoncer des gens après avoir recueilli des informations sur eux, ça rappelle de sales pratiques. Pas besoin de point Godwin, merci, d’autres dictatures avec une police politique savent faire ça très bien, même de nos jours. Et trahir la parole donnée ou la confiance, ça n’est pas très propre en général. Même pour la bonne cause, ça devrait gêner au niveau de la conscience.

Les questionnements et les réflexes professionnels basiques d’Eric Mettout de Lexpress.fr me parlent et me plaisent bien. Même s’il ne tranche pas, il met ce qu’il faut de convictions personnelles pour rappeler que nous sommes humains trop humains, mais aussi qu’il y a des règles et des principes. Charge à chacun de jongler comme il peut entre tout ça avec sa conscience et l’idée qu’il se fait du rôle qui lui incombe, avec en filigrane la meilleure façon de le tenir.

Je n’ai pas aimé le sentimentalisme d’Aurélie Frex sur Europe1.fr parce que l’argument de « l’enfant est sacré » et « moi aussi j’ai connu ça », c’est tout sauf de l’information. Elle cite Hervé Chabalier qui a bien commencé en précisant C’est un documentaire d’utilité publique. On a montré les méthodes utilisées par les pédophiles sur Internet, et là aurait dû s’arrêter le rôle de Capa comme le traitement de l’information par la journaliste. Embrayer sur un témoignage de victime et sur la révélation personnelle est manipulatoire, c’est mettre l’émotion au service d’un choix discutable, et il aurait mieux valu en discuter plutôt que proposer des choix caricaturaux (et si c’était à toit que ça arrivait ? et si c’était du terrorisme qui tuait tout plein de monde ? Certes, mais le fais-tu pour les fraudeurs du fisc, pour les excès de vitesse ? Non, pourtant c’est interdit, alors où placer le curseur ?) ou jouer des violons (tu n’as donc pas de cœur, pas de respect pour les autres ? C’est des enfants ! Certes, et les vieux, c’est moins grave ?). Ce n’est pas une attaque personnelle contre cette journaliste en particulier, mais un simple exemple qui me parait bien symptomatique de ce que l’on a pu voir ou entendre sur le sujet.

Quand on est un justicier, on a des principes et on les respecte quoi qu’il en coûte (et un quoi qu’il en coûte, ça pèse parfois lourd, très lourd), ou alors on ne vaut pas mieux que les salauds qu’on entend abattre et le panache blanc se ternit vite. C’est Samuel Vimaire* luttant contre sa Bête et contre Carcer qui me l’a appris. Et à bien y réfléchir c’est loin d’être aussi burlesque que ça n’en a l’air.

Quand je parlais du journaliste justicier, c’est tout à fait possible s’il fait bien son travail d’information en rendant compte de la gravité de certains faits et de la dangerosité de certaines pratiques. Il porte à la connaissance du public, l’avertit, et éventuellement fait entrer le débat dans la sphère publique en apportant un éclairage. Ce travail là est déjà considérable, s’il est bien fait. Dès lors, à chacun d’en tirer les conclusions qu’il estime nécessaire : incurie de la police, incapacité politique face à certains dangers, manque de courage chez certains décideurs, lenteur de la justice, manque d’information des enfants… liste non-exhaustive et non-exclusive. A chacun de prendre alors ses responsabilités : parents, politiques, préfet, juges…

Aller au-delà, ça ressemble aux volontaires de l’humanitaire qui veulent tout faire pour sauver les personnes à qui ils portent secours, s’agitent frénétiquement au risque de s’épuiser et surtout de faire n’importe quoi. Devenant enragés de leur cause, ils virent invariablement monomaniaques et fanatiques. Autant dire incontrôlables voire dangereux.

Certes, c’est une lourde responsabilité que de savoir s’arrêter, mais à chacun son rôle. Et à chacun de se mettre en accord avec sa conscience : qui a dit que journaliste, policier, avocat, médecin, pompier était un métier de blanche colombe où le monde est beau et les gens d’adorables Playmobils lisses et souriants ? Côtoyer les abysses réclame de la force d’âme pour ne pas sombrer soi-même. Parfois on peut avoir besoin d’aide pour cela, ce n’est pas honteux. Ces métiers sont pour certains un gagne-pain, pour d’autres un sacerdoce, mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt de cette fonction. Il faut des tripes et une cervelle.

Dernier point : quand les médias s’empressent de dénoncer, comme la presse britannique le fit il y a deux ans en publiant des listes de pédophiles condamnés habitant un quartier, ça tourne au lynchage. Il me semble qu’une personne encore en procès s’était suicidée en raison du harcèlement, ce qui ne permettra jamais de savoir s’il était coupable (ses éventuelles victimes devront se contenter d’une terrible frustration) ou innocent (et provoquer la mort d’un innocent, ça ne fait rien à personne ?). En France aussi, les gens se crispent jusqu’à tuer un homme, dont on ne saura jamais s’il était coupable ou non, lui non plus. C’est contraire au principe d’expiation de la faute et au retour à une vie normale une fois la peine exécutée. Accusée un jour, coupable toujours ? Alors faisons de même pour tous les crimes et délits. Notre quotidien risque vite de devenir invivable. Ou bien on peut revenir au bon temps de la Terreur et aux choix très simple, à savoir que l’on est acquitté ou condamné à la décapitation, quel que soit le délit ou le crime. Au moins on ne s’embarrassera plus avec les soupçons qui pèsent sur les anciens condamnés, ils ne pourront plus récidiver.

Enfin, pareille dénonciation publique ressemble fort à de l’incitation à la haine et à du trouble à l’ordre public. Il n’est pas sûr qu’on y gagne à se méfier de tous, tout le temps. C’est d’ailleurs la différence entre la barbarie et la civilisation. A choisir, la seconde est imparfaite mais plus raisonnable et moins expéditive.

* c’est une référence comme une autre. En particulier sur la rectitude à avoir dans sa fonction, lire ‘Ronde de nuit’, un des plus sombres tomes des Annales du Disque-Monde qui évoque quelque peu la Commune, les illusions perdues des révolutionnaires et la justice sociale.

6 Réponses

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  1. ldupin said, on 9 avril 2010 at 2:10

    Un vrai sujet que celui-ci. Perso, ayant vécu de « l’enquête sensible » en PQR, je pense que la limite est vraiment individuelle, en fonction de sa conscience. Il y a en prime tout un tas de moyens pour alerter sur un sujet, sans pour autant « mettre en scène » son journalisme-justicier… Sans pour autant tirer un sujet d’une situation.

    J’y vois un second intérêt, plus subtil à saisi : ramener au coeur du débat sur le journalisme, la nécessité (ou pas) du journalisme de terrain, d’investigation. On pourrait voir aussi, d’une certaine manière, les bourdes de ces récentes affaires, comme un retour (maladroit) en journalisme de terrain. Dans une corporation qui en perd de plus en plus le sens, bouffée entre le journalisme d’écran et les logiques low-cost.

    La presse nationale, pour cela, est assez mal préparée. Elle maîtrise mal ce que j’avais appelé en PQR « l’effet boomerang » de l’écrit, de l’information : le travail du journaliste a un effet réel dans la vie réelle, et peut vous revenir réellement dans la face! Il n’est pas qu’échange d’idées, concepts, pédagogie, etc. Il n’est pas non plus une tour d’ivoire éternelle, échappant elle-même à tout contrôle.

    Mais ne soyons pas naïf non plus. Il s’agissait ici pour les émissions citées de « faire des coups », vendre haut et fort un ou deux sujets osés. A plus long terme, tout responsable de presse sait qu’il ne peut maintenir une ligne frondeuse et offensive… sans se fermer sa ligne de revenu publicitaire. Un autre argument de poids.

  2. Nico said, on 10 avril 2010 at 6:38

    Même si je ne veux pas défendre les producteurs d’émission qui cherchent le sensationnel, je suis obligé d’admettre que si l’émission de France 2 a permis de sensibiliser des parents à être plus vigilant sur l’activité de leurs enfants sur Internet, je trouve ça plutôt d’intérêt public… D’ailleurs dès le lendemain et en tant qu’informaticien, certains collègues me demandaient des conseils sur des logiciels de controle parental…
    Sur le coté délation, il me semble que c’est la loi de prévenir les forces de police quand on sait qu’un délit va être commis. De plus, si je me mets à la place du journaliste et q’un pedophile me dit qu’il va passer à l’acte dans 2 jours… peut-il moralement laisser faire? avoir un viol d’un mineur sur la conscience parce qu’il n’aurait rien fait?

  3. Guillaume Henchoz said, on 10 avril 2010 at 8:45

    L’émission « les infiltrés » que vient de diffuser France 2 me semble être un mauvais exemple pour illustrer une pratique journalistique qu’il faut défendre. Une bonne enquête de terrain passe en effet parfois par ce qu’on appelle de l’infiltration. De Gunther Walraff à Florence Aubenas, beaucoup de journalistes pratiquent ainsi pour rendre compte de certaines réalités sociales ou politiques.
    Le questionnement éthique sur la nature de ces reportages portent en fait plus sur les buts visés que sur les moyens employés. La question qui se pose alors est la suivante : que nous apprennent les »infitrés » sur les pédophiles qu’ils rencontrent ? Ils vont sur internet. Ils s’échangent des réseaux. Ils cherchent à rencontrer des victimes potentielles. Fallait-il vraiment s’infiltrer -et se placer dans une situation éthiquement inextricable- pour démontrer cela ?

  4. [ Enikao ] said, on 12 avril 2010 at 9:47

    @ldupin : oui, j’ai parfois aussi de « vrais sujets » ici ;-) Je connais ton goût pour le terrain et il est vrai que la PQR semble avoir un rapport différent. Ce que tu m’expliquais de vive voix sur le feedback des lecteurs et des interviewés est sans doute plus fort dans ces rédactions-là, ce qui est parfois difficile à gérer mais peut-être aussi plus sain. Je pense aussi que les émissions cherchaient un « coup », mais les deux sujets méritaient le détour et il est bon de voir que le reportage n’est pas mort en télévision. Après, c’est une question de format et de contenu.

    @Nico : je confirme le rôle pédagogique des Infiltrés, c’est bien ce que j’indique en disant que le journaliste doit porter à la connaissance du public et éventuellement ouvrir le débat. J’ai vu des réactions d’étonnement et des interrogations similaires, ce qui est le signe que le reportage a porté ses fruits. Pour le reste, le viol (la potentielle victime est mineure) est un crime, ce qui effectivement est pire qu’un délit. Et je ne vois pas comment caractériser un crime avant qu’il soit commis ou qu’il y ait début de mise en exécutions (type « tentative de meurtre »). Lire à ce sujet Minority Report de Philip K. Dick sur le fantasme du tout-sécuritaire et sur le déterminisme contre le libre-arbitre : peut-on renoncer au dernier moment à commettre l’irréparable ?

    @Guillaume : Pour le grand public, il était peut-être utile d’un point de vue pédagogique de procéder ainsi. Mais l’exemple de Walraff est effectivement un autre moyen de procéder à une immersion et d’en rendre compte. De manière magistrale, d’ailleurs.

  5. Vicnent said, on 25 mai 2010 at 12:00

    amusant :

    Article 434-1
    En vigueur depuis le 1 Janvier 2002
    Modifié par Ordonnance n°2000-916 du 19 septembre 2000 – art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002.

    Le fait, pour quiconque ayant connaissance d’un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende.

    Sont exceptés des dispositions qui précèdent, sauf en ce qui concerne les crimes commis sur les mineurs de quinze ans :

    1° Les parents en ligne directe et leurs conjoints, ainsi que les frères et soeurs et leurs conjoints, de l’auteur ou du complice du crime ;

    2° Le conjoint de l’auteur ou du complice du crime, ou la personne qui vit notoirement en situation maritale avec lui.

    Sont également exceptées des dispositions du premier alinéa les personnes astreintes au secret dans les conditions prévues par l’article 226-13.

    MAIS, que dit le 226.13 :

    Article 226-13
    En vigueur depuis le 1 Janvier 2002
    Modifié par Ordonnance n°2000-916 du 19 septembre 2000 – art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002.

    La révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende.

    et donc, que faire ? Moi, clairement, pour le crime de pédophilie, inférieur ou non à 15 ans d’ailleurs, (de l’attouchement au viol, mineur ou pas d’ailleurs), je balance sans aucun état d’âme (mais en fait, j’y suis obligé, non ?)

    Bref, il me semble donc qu’à la lecture du 434, et quoi que dise le 226, le journaliste avait l’obligation de dénoncer.

    V

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