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Philoroulette

Posted in ! - Boulchit, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 17 juin 2010

Ce matin, quelques centaines de milliers de personnes vont participer à un rituel aussi vide de sens que vain : l’épreuve de philosophie du baccalauréat. Enfin, en tout cas c’est le nom de l’épreuve. C’est bel et bien une épreuve, pour la philosophie c’est une autre affaire. Spécificité française, la philo obligatoire en terminale et au bac est une étrangeté schizophrène. Ni vraiment un panorama de l’histoire de la pensée et de ses courants, ni réelle réflexion approfondie d’un thème, ni même apprentissage de la structuration des idées et de l’exigence intellectuelle, la philosophie est enseignée et notée au lycée au petit bonheur la chance, avec comme idée fondamentale qu’il faut vite en un an faire de nos chères têtes blondes des êtres critiques à la pensée rigoureuse l’année de leur majorité.

Comme pour beaucoup de matières, pour la philosophie, on tombe soit un professeur passionné et réellement habité par son sujet mais pas forcément capable de tenir une classe et de lui transmettre quelque chose, soit on a de bons pédagogues qui ont de la méthode et une forme d’empathie mais qui ne sont pas (du moins en apparence) des. Il est hélas rare qu’on bénéficie des deux. J’avais un illuminé de la première catégorie, rétif comme il se doit à l’autorité (circulaires comme programme scolaire lui étaient inconnus), qui menait sa réflexion personnelle à haute voix, charge à nous de prendre le train en marche comme on pouvait. Son exigence intellectuelle d’homme d’expérience (traduire : bientôt concerné par ses annuités de cotisation) s’appliquait nettement à de jeunes élèves qui découvraient à peine cet ovni inclassable et qui ne comprenaient pas que l’on puisse exiger de la maturité de la part de personnes que l’on a longtemps habituées à régurgiter ou à appliquer des règles. Certaines discussions furent donc houleuses entre les bons élèves qui voulaient une méthode pour « scorer », ceux qui voulaient apprendre, ceux qui voulaient apprendre à penser, et un homme qui suivait son bonhomme de chemin coûte que coûte.

La notation d’une copie de philosophie est un excellent moyen de se figurer ce que peut être l’application d’une théorie des nombres aussi burlesque que la bistromathique, ou toute autre théorie faisant appel à des variables improbables passées à la moulinette d’un système de calcul prévisionnel délirant. Le tout laisse parfois l’élève hébété devant des abîmes de perplexité. Sachant qu’un correcteur à une semaine pour corriger environ 130 copies, sachant qu’il commence à faire des températures agréables et que les terrasses se parent de leurs plus beaux atours , sachant que les jours rallongent et que les jupes raccourcissent, sachant et que la nature se fait accueillante jusque dans les villes, sachant que personne n’ose mettre un 20 en philosophie parce que c’est un blocage psychologique et qu’un 15 sera déjà considéré comme très bien alors que dans d’autres pays on peut tout à fait avoir un A+ comme en Angleterre ou un 1 comme en Allemagne (mais alors si on n’emploie pas toute la gamme de notes, pourquoi ne pas la réduire ?), sachant que selon l’endroit de la pile où se trouve votre copie et le moment de la journée où le correcteur la prendra en main influe sur la perception qu’il en aura par comparaison, estimez au hasard le temps passé à lire la copie, le temps passé à l’évaluer et la probabilité d’être noté sur des critères subjectifs et autres facteurs extérieurs.

Voilà qui est clair : laissez tomber, ça ne dépend pas vraiment du travail fourni auparavant ni de la qualité intrinsèque de la copie que vous avez rendue. On est plutôt dans un chatroulette de copies, et le correcteur fait « next » tant qu’il n’est pas tombé sur quelque chose d’excitant. Tout le monde connaît d’ailleurs ces histoires d’écarts de notes sur une même copie, c’est une vieille antienne dont on ne se lasse pas et les commission d’harmonisation des notes n’y font rien. Et on n’a toujours pas d’agences de notation indépendantes pour donner un avis extérieur. Une légende urbaine voulait que les correcteurs traçaient un cercle autour d’eux et lançaient les copies en l’air : le cercle délimite la moyenne et ensuite on procède comme à la pétanque, le plus près du centre du cercle a la meilleure note. J’aime à croire que cela se passe en haut d’une falaise de Normandie par jour de grand vent.

La question de fond est : que juge-t-on dans une copie de philosophie ? Une pensée qu’on espère un peu autonome ? Un exercice calibré qui a une mécanique propre et bien charpentée comme un menu gastronomique : une entrée appétissante, un plat de résistance bien consistant et jouant sur différentes gammes, un dessert pour clore et le fin du fin, un bon vin qui fait glisser le tout ? Une suite de connaissances casées au petit bonheur la chance mais prouvant qu’on a quelques références ?

Soyons sérieux deux secondes, personne n’ose imaginer que l’on valorise la pensée dans une dissertation de philosophie. Du moins une pensée punk, DIY, un tant soit peu autonome. On reste dans l’exercice convenu. Or penser dans un cadre pré-mâché, qui plus est totalement obsolète (on ne fait pas de dissertations, dans un cadre de recherche ou dans un cadre professionnel, on fait des démonstrations) c’est tout sauf penser. C’est une abdication. C’est aussi flanquer une gifle à des générations d’authentiques penseurs qui tapissent les livres de philosophie. Celui qui ne fait pas un plan en deux ou trois parties avec introduction et conclusion est sanctionné pour une idiote question de forme. Demandez à Ludwig Wittgenstein, Descartes ou Nietzsche s’ils se sont posé la question des parties.

Pire encore, la tradition française veut que l’on fasse des citations. Et là c’est tout un poème : on convoque un auteur à la rescousse en le citant à peu près, sans le comprendre et souvent sans l’avoir lu complètement. Pour beaucoup de philosophes, c’est un peu comme une seconde mort. Quand on en vient à faire rentrer les citations au chausse-pieds pour faire du remplissage, on approche une forme de néant.  Demandez aux mêmes précédents s’ils citaient les autres auteurs. Pourtant, le fait de « s’appuyer sur des éléments du programme » fait clairement partie des pratiques valorisées.

Comment réussir sa copie et se donner bonne conscience ? Difficile à dire. Écrire en bon français est un début, on soupçonne bien sûr les correcteurs d’être particulièrement attentifs à ce genre de détails car nous sommes dans un exercice éminemment lié à la maîtrise du langage. Mais quant à savoir s’il faut être simple et direct au risque de passer pour un bon petit soldat pas très futé, ou si l’on peut faire un peu d’ellipses et de poésie à plusieurs niveaux de lecture au risque de ne pas être compris… il est trop difficile de trancher, tout dépend de la sensibilité du correcteur, qui est aléatoire selon la personne en question, le jour, le moment et les copies précédentes. Il faut aussi respecter la forme inepte de la dissertation malgré tout. Et même, le fin du fin est de critiquer les formes établies dans une dissertation sur le thème de la liberté : la mise en abîme est une figure qui donne l’impression de prendre du recul. S’appuyer sur quelques phrases passe-partout. Et bien sûr, traiter le sujet. C’est à dire répondre à la question posée, précisément, sans dévier de ce que la question veut dire.

Pour les références, piocher dans d’autres domaines peut s’avérer une tactique payante : on ne risque rien à glisser Victor Hugo ou Pablo Picasso pour peu que cela se prête au sujet. Bien sûr, il y aura toujours ceux qui tenteront la citation fictive. A l’heure d’Internet et de Wikipedia, c’est devenu nettement plus compliqué. Il y a 15 ans, forger de toute pièce une phrase énigmatique apportant de l’eau au moulin de son propos était aisé, il suffisait d’inventer un philosophe d’Europe Centrale et Orientale (tchèque, hongrois, voire moldave) avec un nom bien typique et le tour était joué. Le sens de l’à propos pouvait même être salué en marge par le correcteur dans la copie. Si on en profitait pour glisser la date de l’ouvrage de référence, idéalement située avant 1989 et donc inconsciemment posant au correcteur la question était-il dissident ou bien aux ordres, on était tranquille. Aujourd’hui, il faut prendre le pari que le correcteur n’aura pas ce réflexe. Tentez plutôt les auteurs arabes (ou perses, ou sud-caucasiens) ou d’Extrême-Orient (la Corée fait très chic, et en plus on peut jouer sur les homonymes, mais la Chine peut être un bon réservoir également) : personne n’étant sûr de l’orthographe latine des noms, la tentation de vérifier en pianotant le nom trouve vite sa limite.

Les conseils de dernière minute : oubliez les antisèches, ça n’apporte rien. Enfin si, des ennuis potentiels. Oubliez l’humour, d’abord parce que l’écrit sèche les propos et les smileys passeraient mal. Ensuite parce que la philosophie est affaire de personnes sérieuses, voire obséquieuses ou torturées. Henri Bergson a écrit un pavé baptisé « Le rire », il n’y a pas une seule bonne blague dedans. Rangez les poncifs ampoulés au grenier : les « de tout temps » et « depuis toujours » voire les « jamais » peuvent trouver des contre-exemples en moins de temps qu’il n’en faut à BHL pour accourir chemise au vent et mèche relevée quand une caméra pointe son objectif. Hélas, le « je » n’est pas bien vu, c’est réservé aux nombrilistes ou aux blogs. Ne révisez pas, il n’y a rien à réviser  : vous ne savez pas sur quel critère vous serez jugé et la note est trop aléatoire.

Ah, et puis oubliez ça rapidement. La mention au bac ne sert quasiment à rien sauf pour entrer à Sciences Po et avoir certaines bourses, alors un mauvaise note en philo qui plombe la moyenne générale n’aura pas une très grande incidence. Si vous ne faites plus de philosophie par la suite, ce sera un souvenir parmi d’autres que le temps va stratifier. Vous allez pouvoir apprendre à penser à nouveau. Si la philo vous attend encore devant, vous allez enfin avoir une chance d’apprendre la rigueur et l’exigence intellectuelle. Quoi qu’il arrive, vous repartirez de zéro car en un an vous n’aurez pas pu à la fois balayer le programme et parler méthode.

Bibliographie suggérée :

  • « Monsieur Bluff et la philosophie » de Robert James Hankinson, hélas sans doute épuisé. C’est méchamment idiot et simpliste mais fournit le premier vernis minimal pour briller devant les ignorants et pour paraître devant les cuistres. Et ça fait un bon manuel de révision de poche.
  • « La Grande Encyclopédie du Dérisoire » de Bruno Léandri, qui doit en être à son cinquième volume aux Editions Fluide Glacial. Il s’agit d’un recueil formidable d’anecdotes bien écrites au format court et humoristique, qui pourront passer pour de la culture générale avancée, servira à l’écrit comme à l’oral, également jusqu’aux oraux de grandes écoles (testé et approuvé). Assumer ouvertement pareille source devant un jury vous classe rapidement dans les iconoclastes et vaut une forme de bienveillance (bis).
  • Aristote, que l’on peut citer pour tout et n’importe quoi. Comme beaucoup d’autodidactes touche-à-tout, il a aussi dit de monstrueuses bêtises (il a en particulier une fâcheuse tendance à la téléologie, à justifier les moyens en fonction de la fin) mais peu importe, c’est un phare de la pensée occidentale classique et on ne va pas se priver d’un repère aussi solide.

Finalement je viens de voir que ce billet arrivera trop tard pour les philosophes de l’année. Quel dommage… Pour l’année prochaine alors ?

4 Réponses

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  1. See Mee said, on 17 juin 2010 at 2:06

    Billet bien enlevé, argumentaire pertinent même s’il frôle parfois la caricature, bonnes références. Je mettrais 18, 1pt pour l’humour. ;-)

  2. CrazyAl said, on 17 juin 2010 at 2:49

    En réalité, tout vient d’une erreur d’intitulé dans la discipline enseignée : il ne s’agit en aucun cas de « philosophie » mais plutôt d’un cours « d’histoire de la philosophie ». Dès lors, la copie attendue relève beaucoup plus de la mise en valeur de ce qui a été appris que de la réflexion.

    La règle de base d’une bonne copie de philo est simple : offrir une définition de chacun des termes de l’intitulé en fonction des courants de pensée qui y font référence (par ex : « sommes-nous libres d’être heureux ? » Et hop : la notion de liberté telle que définie par Socrate blah, blah, blah alors que chez Kant blah, blah, blah/le bonheur chez Spinosa truc bidule chouette alors que LaoTseu « insert-citation totalement bidon-here »).

    La dernière chose que l’on vous demande, en fait, est de « réfléchir » et de donner votre avis, simplement de vous servir de l’intitulé pour prouver votre capacité à construire le fameux plan tripartite thèse, antithèse, synthèse à l’aide des quelques éléments historiques étudiés durant l’année.

    Somme toute, rien de bien différent que les maths ou l’histoire-géo…

  3. [ Enikao ] said, on 17 juin 2010 at 3:48

    @See Mee : point de caricature ni de mauvaise foi ici, bien que cette religion soit passionnante. Mais la copie me semble nettement surévaluée :-)

    @CrazyAl : le classique thèse-antithèse-foutaise est pourtant bien jugé à l’aune de la portée de la réflexion personnelle, au-delà des connaissances historiques supposées. Il faut voir les appréciations des correcteurs dans cet exercice de Letudiant.fr « 1 copie / 10 correcteurs » (http://www.letudiant.fr/examen/baccalaureat/corriges-et-sujets/notation-du-bac-philo-une-loterie.html).
    Morceaux choisis :
    « Il en reste donc à l’opinion sur l’opinion que l’on peut avoir de la philosophie dans son rapport à l’opinion en général, sans examen critique de la prétention de cette dernière »
    « Typiquement la copie d’un élève qui applique une méthode formelle dont il n’a pas saisi l’utilité (les enjeux). Jamais il ne se pose vraiment la question, à lui-même. […] Cet élève a entendu l’air mais pas la chanson. »
    « On sent ici une réelle volonté de penser, mais dans ce premier devoir, la problématisation reste maladroite. […] Vous avez du mal à aboutir à une position finale qui synthétise la complexité de la question. »
    « Le contenu est décevant : analyse/développement insuffisants des idées et argumentation parfois très inconsistante, ce qui m’empêcherait de valoriser trop haut »

    Un petit plaisir peut d’ailleurs consister à employer une citation (car ça fait partie des attentes) pour la démonter juste après. Sur le bonheur, Schopenhauer indique que l’homme oscille en permanence entre désir inassouvi causant une souffrance et ennui une fois le désir assouvi. C’est d’abord une vision infantile et capricieuse du bonheur (parlons peut-être plutôt de joie ou de satisfaction) et de manière générale les pessimistes sont si déprimants qu’à les croire il faudrait quitter cette vallée de larmes au plus tôt tant c’est désespérant. Soit, qu’ils passent les premiers, ça fera de la place pour se garer devant les cinémas.

    Contrairement aux mathématiques, il n’y a pas de résultat attendu, même si le raisonnement fait l’objet d’une attention particulière. Quant à l’histoire-géo, on est davantage dans une mise en perspective historique, ce qu’une copie de philo ne peut décemment se permettre au risque de passer pour un comparatif d’avis de célébrités. La doxa, voilà l’ennemi.

  4. Flamby said, on 18 juin 2010 at 3:13

    Ton enjoué, style lapidaire = bonne poilade, et ça rappelle bien des souvenirs de conversations entre lycéens :)

    Dans les références, j’aurais bien vu l' »Antimanuel de philosophie » de Michel Onfray. Pas une critique ouverte contre la matière enseignée et les méthodes de correction qui y sont associées, mais une ouverture positive vers le sujet, qui pour ma part m’a donné envie vers mes 18 ans de creuser un peu le sujet.


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