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Voilà, c’est fini

Posted in ! - Boulchit, € - Ykonomix, ∞ - Toudoto, § - Midia, Ф - Nutek, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 1 août 2010

Il y a quelques temps déjà, je listais ma surconsommation de médias et Philippe Couve venait glisser en commentaire un élément qui allait mettre un peu de temps avant de faire son chemin. Sur le moment, quand il a parlé de finitude, j’ai un peu déliré sur la tristesse de la finitude des choses. Quand on est curieux, quand on a une soif intarissable de savoir, quand on se désespère de rater tant de choses parce que l’on n’a matériellement pas le temps de tout ingurgiter (sans même parler de mâcher ni de digérer et d’assimiler), on peut concevoir que la finitude est davantage une tristesse qu’autre chose.

Et puis on peut accepter la fin, voire la désirer pour telle.

Il y a Gengis Khan pleurant sincèrement quand il n’eut plus de terres à conquérir, il y a les rôlistes qui pestent contre les systèmes qui bloquent toute progression une fois un certain sommet atteint, il y a ceux qui veulent toujours plus (« moar ! » lirait-on sur certains forums), il y a cette envie tenace du cran au-dessus, en quantité comme en qualité. Au final c’est peut-être bien une forme de caprice infantile. Schopenhauer a écrit des choses intéressantes à analyser mais sa théorie sur le malheur profond et insurpassable de l’homme est d’un rare enfantillage. Pour lui, nous ne pouvons connaître le bonheur car nous oscillons périodiquement entre désir inassouvi qui engendre en même temps la frustration et l’envie douloureuse qui n’a de cesse que d’être satisfaite, et par la suite l’ennui qui suit la courte période de satisfaction. Cet ennui dure jusqu’à la prochaine lueur de désir et jusqu’à la prochaine lubie. La roue tourne et on recommence.

Ce sont des foutaises de sale môme mal élevé, ou de toxicomane qui cherche la sensation suivante et gère son manque et sa tolérance. Si l’humanité était réduite à des satisfactions aussi basiques, sans pour autant qu’elles soient primales (l’objet du désir peut tout à fait être complexe, comme un coucher de soleil dans un cadre enchanteur, un sourire et un regard appuyé d’une personne chère, ou une jolie paire d’escarpins qui iraient tellement bien avec le morceau de tissu italien ayant coûté un bras), alors nous ne serions pas bien différents de créatures, disons, plus sommaires.

La finitude est bonne, elle est souhaitable. Manger alors qu’on a atteint un stade de satiété tout à fait correct, pourquoi pas si on satisfait une forme de gourmandise. Ou bien si l’on se gave pour des raisons sociales incontournables, par exemple si la grand-mère ne comprend pas que l’on ne reprenne pas une quatrième fois du plat qu’elle a préparé avec amour et demande insidieusement si on est malade ou si on n’a pas aimé. Boire un peu plus pour ressentir le effets de l’ébriété ou pour accompagner un toast, pourquoi pas. Faire des cochoncetés malgré une certaine fatigue physique parce que l’autre a encore de la réserve et qu’on veut lui faire plaisir, c’est tout à fait envisageable. Là encore tout est question d’équilibre.

Hélas nous ne sommes pas dans une société qui prône la mesure. Le progrès se mesure en ratio, en pourcentages de progression (parts de marché, valeur des actions…), en rapidité accrue, en gain, en croissance, en taille plus compacte (miniaturisation dans l’électronique) ou au contraire en taille démesurée (pensons aux projets hôteliers à Dubaï). Davantage, c’est mieux. Moins, ça fait timoré, ça manque d’ambition, c’est presque suspect, c’est presque rétrograde. Dommage. S’arrêter a du bon. Un bon panneau stop pour ne plus faire un pas. Dire non à ce qui est superflu. Mesurer l’effort à produire pour l’étape d’après et juger que ce n’est pas nécessaire. Ni même satisfaisant. Couper les ponts de relations toxiques.

Dans un domaine où la croissance est exponentielle comme l’information, il faut bien trouver son propre point d’équilibre si on ne veut pas simplement disjoncter, le cerveau encombré de flux qu’il n’arrive plus à traiter dans le peu de temps qu’on lui accorde. Ou bien fixer arbitrairement une limite. Etant parti quelques jours dans une île, et ne tenant pas à engloutir le budget annuel de l’Angola en connexion 3G, j’ai fait le plein de livres et de magazines. Ne pas se connecter pour lire en ligne et lire sur des formats finis a changé quelque chose.

Une part de stress s’est évaporée : pas de liens contextuels (quelques URL ici et là dans les magazines, bien sûr, mais pas tant que ça), par de « pour aller plus loin », pas d’articles en rapport. Une fois qu’on est arrivé au bout de son journal, on commande une autre boisson et on plie. Ou on relit un encadré, ou on revient sur une page que l’on a passé sans la lire. Mais on arrive au bout de quelque chose. Il n’y a pas d’après, et c’est appréciable.

C’est quelque peu difficile à expliquer car la sensation est diffuse dans sa puissance autant que répandue et enveloppante, mais il y a là le sentiment du travail accompli. C’est littéralement que l’on tourne la (dernière) page. L’acte n’est pas en suspens, ce n’est pas un flux temporairement retenu par un barrage jusqu’au prochain moment de connexion. C’est un acte isolé, complet, qui se suffit à lui seul, du moins dans l’espace-temps qui lui est alloué. C’est peut-être là-dessus que misent les concepteurs de magazines électroniques sur plateformes mobiles comme l’iPad. Le moindre site de média en ligne est une mine sans fond : le contenu accessible et les liens à explorer sont riches, mais peut-être trop pour celui qui a la tentation du clic. Alors que le magazine numérique, celui qui est vraiment multimédia et pas un simple PDF, embarque des contenus sonores, vidéo, des liens potentiels, mais apporte également la finitude.

La fin, c’est ce qui permet de regarder en arrière. C’est ce qui donne tout le temps nécessaire au bilan, à l’analyse, à la satisfaction pleine et entière de ce qui a été accompli. Quitte à ce que la conclusion soit un recommencement ultérieur, sur d’autres bases ou à l’identique : il y a de petites fins, et des fins définitives. Savoir imposer une fin est un bon coupe-faim quand celle-ci devient gloutonne, immodérée et grotesque. D’ailleurs, il est temps d’achever ce billet. Fin.

6 Réponses

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  1. Luc M said, on 1 août 2010 at 10:05

    « finitude » est un concept beaucoup trop dépourvu de « bravitude » : je le refuse donc

  2. anham said, on 3 août 2010 at 7:52

    Un très beau billet sur la finitude appliquée au web et à notre soif d’information – soif il faut bien le reconnaître jamais tout à fait épanchée dans un contexte où l’offre en la matière dépasse de beaucoup la quantité que le demande peut absorber.

    Je ne serais en revanche pas aussi péremptoire que toi eu égard à Schpenhauer. Ton rapport à la finitude est peut-être plus apaisé maintenant qu’il ne l’était avant ce difficile chemin (comme tout chemin utile nous enseigne Kierkegaard) réflexif conclu fort à propos sur un espace géographique bien fini : une île. Bien au-delà de l’acceptation de la finitude de l’information, c’est de la finitude de la vie, c’est de la mort dont il s’agit. Et si tu as pu trouver un équilibre à cet égard, il faut reconnaître avec Schopenhauer que cette fin ultime ne laisse pas de susciter peur ou inconfort et de nous conduire à jongler avec des désirs ou besoins (réels ou artificiels) ; ceci nous permet de ne jamais étre seuls avec nos pensées, face à la fin.

    Il existe de nombreux chemins (religion, philosophie, nihilisme, sentiment du destin accompli, …) qui permettent d’accepter sereinement la fin avant que celle-ci ne se saisisse de nous, mais ces chemins sont d’autant plus efficaces qu’ils sont difficiles…

  3. [ Enikao ] said, on 3 août 2010 at 9:13

    @Luc : à ceci près que la finitude n’est pas une invention et qu’il faut pourtant être brave pour glisser le mot dans un billet. Je persiste et signe ! ;-)

    @anham : il ne m’était pas venu à l’idée que l’île en elle-même (pas très grande, d’ailleurs) avait peut-être eu un effet sur ma réflexion. Du coup, et c’est à la fois pénible (parce que j’ai plein d’autres sujets à traiter) et formidable (parce que c’est un beau sujet), tu me donnes l’idée d’une prochaine réflexion.
    Je ne serai pas allé aussi loin sur la question de la fin, là-dessus je suis épicurien au sens premier du terme. La mort n’est rien pour nous car comme le dit le Samosan dans la lettre à Ménécée : lorsque nous existons la mort n’est pas là et lorsque la mort est là nous n’existons pas. Je parlais plutôt des petites morts, des petites fins.
    Schopenhauer a dit des choses intéressantes, mais réduire l’homme à des plaisirs fugaces entrecoupés de frustration et d’ennui est d’une part triste et mal vu, d’autre part c’est trop mettre en avant l’instinct et la volonté en laissant de côté les actes gratuits et l’inconscient.
    Si le monde n’est que souffrances et misères comme il le décrit avec un cynisme prononcé, il conviendrait presque de quitter au plus tôt cette vallée de larmes sans espoir. De plus, sa thèse sur la préservation de l’espèce ne peut tenir pour l’homme car lui, contrairement aux autres espèces dirait-il, sait qu’il n’y a pas de finalité. Or, Schopenhauer le premier, n’a pas cédé à cette tentation, bien qu’il fut dépressif. Et il n’a d’ailleurs pas contribué à la reproduction de l’espèce non plus. C’est donc bien qu’il y a autre chose. Attribuer cet « autre chose » à la Volonté immanente et rusée (usant d’artifice pour nous soumettre à ses besoins de perpétuation à travers le masque de l’amour) ou à l’instinct de conservation ressemble furieusement à un bottage en touche en règle.

  4. […] D’ailleurs, il est temps d’achever ce billet. Fin. — Billet initialement publié chez [Enikao] Image CC Flickr caribb et postaletrice — Pour ne rien manquer d'OWNI, suivez nous sur Twitter et […]

  5. Matmut said, on 29 septembre 2010 at 5:36

    Petit détour par ton blog, ça faisait longtemps.

    Entre autre parce que pendant un long moment je n’ai pas su comment réagir face au web. Parce qu’il y a trop de trucs à lire. Parce que les articles qui m’intéresse – trouvés la plupart du temps via twitter sont :
    – très souvent en anglais, du coup ça prend du temps de vraiment comprendre le bonhomme
    – ça me donne envie d’en faire une synthèse en français et je n’en prends pas le temps
    – les articles sont vraiment très long.

    Conclusion : 6 mois pendant lesquels j’ai errer sur le web, ne sachant trop quoi en faire, ni quoi en dire, ni s’il fallait en dire quelque chose.

    Solution : j’ai décidé de choisir par semaine UN sujet / article / remarque que je veux approfondir.
    Et si je manque des trucs, ma foi, tant pis.
    A bientôt !

  6. See Mee said, on 3 novembre 2010 at 9:24

    C’est tout aussi agréable cet apaisement, après le billet sur la sur-consommation qui m’avait bien inspirée. J’aime l’image du journal « fini »… qui m’évoque un sentiment vécu, comme lorsque j’ai goûté à nouveau au plaisir de la lecture pendant 3 semaines en Corse et après. J’ai ressenti pendant de longues semaines ce « non-besoin » de parcourir la toile et de bloguer, sans aucun d’état d’âme.


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