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On ne réfléchit pas à Limoges

Posted in ∞ - Toudoto, Ф - Nutek, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 2 janvier 2011

Produire quelque chose d’original, un contenu, sous quelque forme que ce soit, réclame des conditions particulières. L’envie, l’inspiration, l’idée originelle, cela va de soi. Il faut en sus avoir du temps de cerveau disponible, même quand l’idée est déjà là, à fleur d’esprit, prête à jaillir, que l’on sent les prémices du squelette et de la chair.

Mener une réflexion, faire aboutir un projet créatif n’est donc pas qu’une question de volonté.

Cette difficulté est accrue par des circonstances qui viennent polluer l’esprit, que l’on soit occupé à assurer sa condition matérielle au jour le jour ou que l’on ait une vie trépidante et trop bien remplie, subie ou choisie. La vieille malédiction chinoise « puisses-tu vivre en des temps intéressants » prend tout son sens quand on est un newsjunkie (et cette addiction n’est pas qu’un fantasme) ou que l’on est de nature particulièrement curieuse : la sensation de tourbillon d’excitation mentale rend toute concentration isolée et structurée très difficile.

Les statistiques que m’a envoyées WordPress sont éloquentes et illustrent cette incapacité : je n’ai produit ici que 13 billets en 2010, dont certains n’étaient pas particulièrement riches en contenu. J’ai commenté finalement assez peu ailleurs par rapport à l’année précédente. Bien sûr j’ai produit aussi un peu de contenu exclusif pour Tout ça et pour Owni : sur une publicité qui a fait un tabac, sur le clavier et le code comme source de nouveaux langages, sur l’identité, sur les technologies et leurs usages, sur la presse. Mais enfin ce n’est pas beaucoup. J’ai continué à lire, veiller, propulser des trouvailles sur Twitter ou en organiser sur Pearltrees, mais au final beaucoup moins que je ne le voudrai et je n’ai pas été explorer suffisamment de nouveaux espaces à mon goût.

Bien sûr il y a eu dette année de nombreuses occasions de s’interroger, de nuancer, de discuter, de débattre cette année, et à différents niveaux : politique, technologie, communication et publicité. Des indignations, des étonnements, des points de vue à partager. Mais étant partisan d’une certaine forme de qualité, le moment de tapoter les touches du clavier venu, une évidence surgissait : ce ne sera pas assez fouillé, différent, tout cela va rester épidermique, superficiel, ce blog radote déjà en se citant lui-même (ce billet en est une jolie preuve) alors restons-en au bon vieux do your best and link the rest. Avec tant de choses à faire et à suivre en même temps (sans intention de verser dans la dérisoire compétition de l’ego et de l’attention) l’aquoibonite et une certaine forme de fatigue mentale l’ont (trop) souvent emporté sur le courage nécessaire à un isolement productif.

Une réflexion au cours d’une pause estivale m’avait amené à réapprendre à apprécier la finitude des choses, à circonscrire pour pouvoir observer, à sortir d’un système pour l’observer de l’extérieur afin de ne pas être pris dans le travers constructiviste : tenter vainement d’observer de l’intérieur un objet qui se meut et évolue sans cesse. Anthony avait soulevé une question essentielle dans les commentaires : avais-je pris conscience de la finitude parce que j’étais précisément dans un espace fini, une île, dont je pouvais faire le tour visuellement et mentalement ?

La concordance entre la pensée et la topographie m’a soudain jailli à l’esprit. La géographie influe sur la pensée. Les ermites vivent dans des montages ou des déserts, pas des forets luxuriantes. Peu de penseurs et philosophes ont vécu au milieu du brouhaha citadin, il me semble. Mais pour le reste ? Mystère. Est-on plus fataliste quand on vit dans une zone dangereuse ? Porte-t-on un regard particulier sur le monde quand on vit au pied du Kilimandjaro, du Fuji ou de l’Annapurna ? Et a-t-on quelque chose de commun ? Y a-t-il une constante dans les civilisations du bord des océans, sont-elles globalement plus aventureuses que les autres ?

La question m’intéresse énormément mais je n’ai hélas pas le temps de la creuser pour le moment. En revanche je suis certain que la ville (la grande ville) n’est pas un lieu pour prendre le minimum de recul nécessaire à la réflexion un tant soit peu poussée, régulière et pertinente, en raison des distractions mais aussi du cadre. Je crois même qu’on ne va pas sur les Internets de la même manière selon l’endroit d’où l’on se connecte : dans un café, chez soi en ville, dans les transports en commun, chez soi dans un petit village, chez un ami, au bord de la mer, à la montagne… Il doit se passer quelque chose en arrière plan, quelque chose d’intimement lié au territoire physique du cybernaute.

Peut-être que la théorie de la relativité s’applique à la pensée et aux lieux. Peut-être que notre subjectivité est altérée par ce qui semble n’être qu’une insignifiante toile de fond. Peut-être qu’Alfred Korzybski avait radicalement raison. A ceci près que le territoire pèserait sur la carte, et que son poids serait inégalement réparti en fonction de sa nature.

PS : le titre de ce billet est emprunté à une comédie de Robert Lamoureux, « L’amour foot », et n’est nullement une atteinte à la dignité de nos amis limougeauds. Souhaitant éloigner sa fille de son amant footballeur, un père cherche une ruse pour les envoyer dans deux villes différentes. La fille propose d’aller réfléchir à sa liaison chez sa tante à Limoges, or c’est là qu’est exilé son amant Félicien. Le père assène alors cette phrase comme une évidence : « mais on ne réfléchit pas à Limoges ! ».

2 Réponses

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  1. Laurent said, on 4 janvier 2011 at 8:53

    sache que même avec une petite dizaine de contributions, l’intérêt et la valeur demeurent.

    C’est aussi ça, la « bonne » finitude : créer du manque là où il a raison d’être, pas là où la réputation l’impose.

  2. Mone MENO said, on 18 mars 2011 at 6:33

    mais à Aubeterre pendant ce temps le drone fait son oeuvre


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