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Temporalité : « maintenant », c’est quand ?

Posted in П - Politix by [ Enikao ] on 8 mai 2012

La campagne présidentielle vient de s’achever. A l’issue du premier tour, il n’est resté que deux candidats, avec des slogans jouant sur des domaines bien différents.

D’un côté, la densité et la territorialité : la France forte. Pour un candidat qui, durant son mandat présidentiel, fut un hyperprésident omniprésent (que retiendra-t-on des 5 ans de François Fillon à la tête du gouvernement ? J’ai beau chercher, je ne vois pas) tentant de remettre la question de l’identité nationale au cœur des débats de société, ce n’est pas une surprise majeure.

De l’autre, le mouvement et la temporalité : le changement, c’est maintenant.

Mais concrètement, « maintenant », ça désigne quel moment ?

Le temps est quelque chose de bien compliqué. Tout d’abord, c’est la seule dimension qui n’a qu’un sens : on ne s’y « déplace » que du passé vers le futur. Et il s’agit bien d’une dimension, car si je donne rendez-vous à quelqu’un à un endroit, il faut que je lui indique le lieu « au sol » (latitude, longitude, souvent sous forme d’adresse classique), éventuellement l’étage (hauteur). Mais si je veux être certain que l’on ne se rate pas, encore faut-il que je précise le moment (le jour et l’heure).

Le temps est une savonnette métaphysique : insaisissable, il produit une forme d’écume, laisse des traces, lave certaines crasses. Sur le plan subjectif, il est plus élastique que Reed Richards. Il est des secondes éternelles et des journées fuyantes, de longues minutes et des mois pressés. Sans parler du temps subjectif inversement proportionnel à celui écoulé depuis la naissance. Quand on a 4 ans, 5 minutes c’est très long ; quand on a 90 ans, la journée passe alors qu’on a à peine le temps de cligner des yeux. Qui pis est, le temps est un salaud.

Quand vient la question sémantique, on bute sur le nombre incroyable de synonymes plus ou moins proches, plus ou moins connotés, ce qui peut nuancer fortement l’espoir lié au dit changement.

  • Actuellement, présentement : c’est un présent au temps long, qui peut s’étaler sur plusieurs jours voire plusieurs semaines. Ce présent est un présent assez confortable, qui peut presque, si on l’étire suffisamment, devenir un de nos jours assez flou.
  • Aujourd’hui : très tributaire de la date au sens le plus calendaire, tout retard pourra être aisément signalé par la précision de l’énoncé et ce petit côté horodaté qui appelle à vérifier si les délais promis sont tenus.
  • Tout de suite, immédiatement, sur-le-champ, instantanément : ce serait ignorer que les conséquences nécessitent des causes, et que produire des effets demande du temps. On ne peut pas accélérer certains processus, sauf à les dénaturer et à obtenir un résultat décevant. Cuire une viande à feu doux pendant des heures donnera un mets savoureux et tendre. On peut tout aussi bien la cuire à feu très fort sur un temps plus réduit. Le résultat est franchement différent.
  • Aussitôt : ce mot suggère à la fois un basculement et une concomitance de deux éléments, comme dans l’expression aussitôt dit, aussitôt fait.
  • Séance tenante : au cours de la même séance et dans le prolongement de ce qui est entrepris actuellement, mais même en gouvernant par décret, le tempo de la politique n’obéit pas si facilement aux injonctions venues d’en haut.
  • Sans délai, sans tarder, incessamment : cette expression est intéressante, je l’ai vue à l’accueil des urgences d’un hôpital pour spécifier le temps de traitement des cas graves. Cela signifie que le mouvement peut débuter immédiatement, sans attendre, en pleine période de grâce, et produire des effets si possible rapidement, avant que les choses n’empirent. Illico (auquel on ajoute parfois presto). Rappel en passant : incessamment sous peu est un pléonasme. Ou une vilaine ironie qui signifie peu ou prou : mais oui je me grouille (et en son for intérieur : cause toujours, tu m’intéresses).
  • Désormais, dorénavant, à présent : un sens plus pernicieux, qui donne un point de départ et jette la négative sur ce qui est relégué dans le passé. C’est une comparaison a contrario. Sous-entendu : auparavant, on vous a promis le changement. Alors que le changement, c’est à partir de maintenant.
  • Au pied levé : ça sentirait la précipitation, le changement à l’improviste.
  • Sur le coup : net, brutal, immédiat, massif et… sans concertation.

Un peu d’étymologie nous rappelle que maintenant (manu tenendo), c’est ce que l’on tient en main. Ce que l’on maîtrise, ce que l’on empoigne, ce que l’on prend en main. Comme son destin ? C’est étonnant comme ce présent nous ramène déjà vers le futur. Et dans l’intervalle, nous promet-on, il y aura le changement.

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