[ Blok Not ] _.oO Kronik|Umeur|Ydés

La nausée (et les mains sales)

Posted in ! - Boulchit, П - Politix, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 27 mars 2020

Aujourd’hui et pour la première fois depuis mardi 17 mars, j’ai dû sortir de chez moi pour des raisons médicales. Masque sur le visage (oui, j’en ai un, lavable), gants en plastique jetables sur les mains, clés dans une poche et flacon de gel hydroalcoolique dans l’autre, attestation manuscrite horodatée dans une troisième, j’ai quitté mon étage élevé à vue dégagée pour aller dans les rues au plus vite jusqu’à ma destination.

Voici ce que j’ai vu sur un trajet d’environ 30 minutes :

– des détritus, partout. Des déchets organiques, des emballages en tous genre depuis la bouteille vide jusqu’au carton de steaks surgelés, du blister en plastique translucide à la canette éventrée. Et même par endroit des mégots rassemblés et non écrasés, comme si des fumeurs quelques étages plus haut les jetaient tous par la fenêtre en mode YOLO. Les parisiens sont des porcs.

– trop de gens. J’ai fait l’exercice de voir la distance entre les personnes. Mentalement, j’ai vu environ 20 à 30 mètres d’écarts entre chaque personne… mais surtout je n’ai pas vu d’endroit vide de personnes ! Il. Y a. Un. Monde. FOU. Dehors ! Vers 16 heures, aussi loin que je regarde sur une grande artère, il y a des humains. On dit que l’Île-de-France a perdu environ 20% de ses résidents. Si j’avais filmé le tout, sans contexte, à part des files d’attente étonnamment espacées à l’entrée de quelques commerces alimentaires et quelques personnes portant un masque, impossible de dire si on était en période de pandémie et de confinement ou un samedi après-midi de printemps. Les parisiens sont des cons finis pas confinés.

des aberrations. Des enfants d’une dizaine d’années seuls, en vélo ou trottinettes. Quatre jeunes gars qui se passent un ballon de foot. Des couples qui ont l’air de se promener avec une baguette et pas d’autres courses. Un gars qui lit au soleil allongé sur un banc. De paires de joggers ni essoufflés ni transpirant qui marchent. Des familles entières qui déambulent lentement au soleil. Une femme assise sur un banc dans un parc pour téléphoner. Bonus, deux mères de famille et leur marmaille qui se parlaient en bas de chez moi et qui se parlaient encore quand je suis revenu sur mes pas une grosse demi-heure plus tard. Et ce sont les mêmes qui applaudissent le soir à 20h. Quel est votre problème, les gens ? Qu’est-ce que vous n’avez pas compris dans le mot d’ordre relativement simple : RESTEZ CHEZ VOUS ? C’est tentant parce qu’il fait beau et que l’air est bon ? Et alors ?

Priez pour que je n’aie jamais leurs noms. Ni une arme. Oui je suis hors de moi et je vais regretter cette phrase plus tard mais je la laisserai par honnêteté intellectuelle. Laissez-moi bouillir de honte et de rage. Merci, bisous, merci.
Je vous en supplie, pour les soignants, pour vous et vos proches, arrêtez les conneries. Je ne peux pas entendre des trucs comme « oui mais tu comprends avec des enfants c’est dur de rester enfermés ». Foutaises. C’est des enfants ou des tyrans ? Vous ne savez pas leur expliquer les conséquences ? Un témoignage a circulé sur Twitter, il s’agit d’une infirmière qui expose simplement les choses : si vous ne faites pas attention, vous allez augmenter le nombre de malades. C’est-à-dire que mécaniquement, vous allez mettre en danger le personnel soignant qui sera davantage exposé malgré toutes les précautions possibles. Pire encore, quand le pic se présentera, plusieurs membres de votre famille seront touchés. Dans des hôpitaux débordés, on risque de manquer de respirateurs. Il va falloir choisir entre votre père et votre mère. Et on va vous poser la question : qui vit, qui meurt. Je n’ai pas trouvé d’exemple plus radical et plus parlant.

Je suis peut-être un monstre qui veut tuer l’innocence de l’enfance, gnagnagna… Ce n’est pas en bêtifiant et en édulcorant le monde qu’on les aide à grandir. L’apprentissage de la mort et du danger sont indispensable pour en faire des adultes responsables. Ce n’est pas les priver d’enfance que de les mettre en garde et de les protéger avec amour, c’est les mettre en danger dans leur vie d’adulte.

Nous vivons une époque qui veut tout prédire et tout aplanir. En réalité la vie est précaire. Elle n’a d’autre sens que celui qu’on lui donne et surtout, il suffit d’un rien, quelques secondes pour mourir d’inattention. Un geste barrière raté. Un accident domestique. L’instant d’avant tout allait bien, celui d’après il est trop tard. J’exagère ? C’est exactement le même discours que celui que développe la Sécurité Routière pour marquer les esprits. Celui-ci, vous êtes prêt à l’entendre, et pas les autres ? Vous n’êtes tellement pas prêts pour ce qui va suivre durant cette pandémie…

Par ailleurs, le discours martial et toute l’imagerie militaire actuelle sont insupportablement débiles. Quand on est en guerre, on réquisitionne, on rationne, on organise, on planifie. Il y a un État-major, la production est organisée, on ne sort pas faire du jogging ou aller chasser la galinette cendrée quand c’est dangereux à l’extérieur pour soi et les siens. Je n’ai rien vu de tout cela actuellement. Il s’agit d’une crise sanitaire de très grande ampleur, mal gérée, mal préparée, confuse, planétaire. Mais pas d’une guerre.

Au regard de mon âge, je vais tenir le discours du vieux con qui a connu la guerre. Rappelez-vous, oui la guerre en Europe dans les années 90. Ce n’est ni vieux, ni loin, c’était dans les Balkans. Plus près de Paris que Rome ou Lisbonne. Si près.

Je vais vous dire ce que c’est, la guerre. La guerre, c’est quand un pays est occupé sur 30% de sa surface et que la capitale est à portée de tirs. Ça veut dire que l’aéroport usuel n’est pas praticable car trop près des missiles sol-air ennemis et qu’il faut atterrir plus loin. Ça veut dire que tu dois choisir de nouvelles routes en voiture pour aller à un endroit donné. La guerre, c’est quand un colonel de l’armée adverse répond quand on appelle un membre de sa famille, parce que les communication sont interceptées. La guerre, c’est quand ta tante doit partir comme cantinière sur le front. La guerre, c’est quand les produits manquent tout court, pas juste la marque que tu aimes. La guerre, c’est par moment le rationnement du sucre, de l’huile, de la farine, du riz, des pâtes, de la viande… on fixe des quantités par tête quand l’approvisionnement est difficile. La guerre, c’est quand de petits enfants courent en hurlant vers la cave quand ils entendent des claquements secs ou le tonnerre au loin parce qu’ils ont peur de prendre des balles ou des obus. La guerre, c’est des couples mixtes qui divorcent à cause du bourrage de crâne. La guerre, c’est des infrastructures mises à l’épreuve mais qui tiennent coûte que coûte et que l’on a rebâti après. La guerre, c’est l’union sacrée des partis et une économie totalement orientée vers la victoire parce qu’il n’y a pas d’autre raison d’être. La guerre, c’est des mots pour unir et pour regarder après, au loin même si on ne sait ni quand ni comment. La guerre, ce n’est pas ce qui se passe actuellement.

Chers responsables politiques qui développez le discours militaire, je vous vomis avec le plus grand mépris. Ce que j’entends est minable. Ce que je vois est pathétique. Cela n’augure rien de bon pour l’après.

Au final, j’ai moins de mal à rester chez moi. Et à me laver les mains. Je vais tâcher de réfléchir à des choses positives et ambitieuses pour l’après-coronavirus, à faire ensemble et chacun de son côté. J’avoue que dans l’immédiat, c’est dur d’imaginer les jours heureux*.

 

 

PS : je suis un public à risque, vos actes inconsidérés me mettent en danger de mort.

*C’est le titre du programme CNR.

 

Une Réponse

Subscribe to comments with RSS.

  1. Diane Tell said, on 28 mars 2020 at 10:11

    En pensées avec toi, depuis mon confinement stricte x


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :