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La blogosphère : de Little Big Horn à Wounded Knee

Posted in € - Ykonomix, § - Midia, D - Costik, Ш - Sochol by [ Enikao ] on 2 novembre 2008

Mise en garde : ce billet est catastrophiste, il annonce la mort de la blogosphère telle qu’elle existe. Sans espoir de rémission. Oui, rien que ça.

Complément : ce billet portera peut-être en lui quelque chose dont le Blok Not n’est pas coutumier, à savoir une dimension épique voire poétique. Il faut plus le lire comme un exercice que comme une prophétie (espérons !). L’exercice sera d’ailleurs peut-être totalement raté.

Précision : ce billet est rédigé sans aucune recherche ni référence extérieure pour enrichir la réflexion, la raison apparaîtra évidente au lecteur. Peut-être que cette vision a déjà fait le tour du globe des milliers de fois, mais il est toujours intéressant de s’atteler à la tâche sans chercher à savoir si l’on a été précédé.

Note : ce billet est né suite à un commentaire déposé ailleurs, il a fini par être suffisamment obsédant pour avoir une vie propre. Il y a des failles dans son écriture, j’en suis conscient. Certaines métaphores méritent parfois un chausse-pied.

Ceci étant posé, un peu comme les messages de mises en gardes du CSA précédant un film, on balance le générique. Quelque chose entre La petite maison dans la prairie et Il était une fois dans l’Ouest. Action.

Ouverture grand champ, une petite ville de la côte Ouest voit partir des caravanes de charriots bâchés, sous la protection de quelques hommes armés à cheval. Direction l’Ouest, les terres fertiles et la liberté. Aller au-delà de la Frontière, cette ligne imaginaire et mouvante, qui suit le mouvement des grands convois et progresse, toujours plus profondément.

La blogosphère, c’est l’ensemble des nations amérindiennes. Des nations qui ont trouvé un équilibre à force de guerroyer, qui parlent plusieurs langues, qui ont des échanges ou des haines, des points de contacts, qui ont leurs sang-mêlés. Elles vivaient dans un univers clos, avec leurs coutumes, leurs croyances, leurs légendes. Et puis d’autres hommes sont venus, avec d’autres règles, d’autres lois, d’autres paradigmes, d’autres envies. Certes, la blogosphère n’est pas coupée des autres mondes, elle ne peut exister sans un environnement technologique, culturel, social et informationnel, mais si l’on veut bien me passer cette faille dans la démonstration (et elle est bel et bien insurmontable) la suite devrait être intéressante.

Les nouveaux arrivants, les colons blancs, ce sont les médias. Ils ont eu vent il y a un petit bout de temps de ce nouveau monde. Certains, les plus aventureux, sont allés voir dans ce nouveau pays qui ouvre les bras et en sont revenus émerveillés, avec dans leurs bagages des bijoux, des peausseries, des animaux étonnants. Les rumeurs et fantasmes agitent la population des candidats au départ. C’est sûr, il se passe des choses là-bas, il y a un business à faire, même que ça a l’air tellement énorme comme continent qu’il semble infini. Inexploré, prometteur, différent, mythifié par les premiers explorateurs, il fait saliver d’avidité.

Deux cultures s’affrontent.

  • D’un côté le partage et la mise en commun : les terres et les troupeaux sont à tout le monde. Les blogueurs créent et échangent gratuitement, l’accroissement de la richesse est mutuel et dépend de l’échange.
  • De l’autre la propriété et la conquête : ce qui est à moi n’est pas à toi, et je peux accroître ma propriété si les terres s’étendent. Les médias sont dans une logique de revenus, d’exploitation et de taille de marché.

A ce stade, on sent que quelque chose va se passer. Les colons se sont installés dans un coin et les échanges entre les premiers arrivants et les populations indigènes sont mitigés, mais le potentiel d’enrichissement mutuel est là. Ce que les amérindiens ne savent pas, c’est que les colons sont bien plus nombreux, plus déterminés et plus puissants que ce qu’ils imaginent…

Or rapidement, les nouveaux arrivants font un beau cadeau aux autochtones : la malaria, une maladie pour laquelle les amérindiens ne sont pas préparés sur le plan immunitaire. Cette maladie bien connue des colons, c’est l’argent. Il fiche en l’air les comportements de partage et pousse à l’individualisme. Il corrompt et entraine la dégénérescence : chacun pour soi.

Le deuxième cadeau ne tarde pas : l’alcool, qui étourdit voire rend fou. Ce poison que l’on distille et consomme en grande quantité sur le continent d’origine des colons médiatiques, c’est la célébrité. A ça non plus, les autochtones de la blogosphère n’étaient pas préparés.

Car le colon médiatique en veut toujours plus, il a soif de toutes ces richesses, tout ce qu’il peut ramener de ce nouveau monde lui permet de se distinguer. Certes, au départ il y a l’effet de curiosité : une vidéo marrante montrée ici, un billet repris en partie là. Mais comme pour toutes les richesses qui semblent inépuisables, il en faut toujours plus. Les bisons sont tués par centaines, privant les amérindiens de ressources essentielles à leur survie au quotidien. Les amérindiens blogueurs sont pillés ou réduits en esclavage. Leur pharmacopée est récupérée avec profit mais on les prive de la transmission orale des savoirs.

Les coutumes et les croyances des autochtones sont foulées aux pieds, on baptise à la chaîne, on brûle les effigies, on interdit les rituels considérés comme païens, on envoie les mômes à l’école pour leur bien. Il faut vivre avec son temps, on ne peut pas continuer avec des mœurs de sauvage !

Alors bien sûr il y a ceux qui ne se laissent pas avoir, ceux qui résistent, ceux qui ne cèdent pas. Avec la force du désespoir, ils contre-attaquent parfois même avec éclat. C’est Little Big Horn. D’autres se laissent mourir par désespoir, car il n’existe pas d’échappatoire. Certains choisissent de vivre à côté des nouveaux venus malgré tout, mais quand ils passent un traité avec l’envahisseur pour délimiter des frontières infranchissables, ce dernier les trahit invariablement et repousse à nouveau les frontières avec un cynisme inébranlable et la satisfaction d’avoir agi en toute bonne conscience : « ces gens-là ne respectent pas nos valeurs qui sont les seules vraies valeurs, on ne peut pas les traiter en égaux ».

A l’inverse, il y aura des colons qui, éprouvant une réelle fascination pour les habitudes locales, tenteront de pâles imitations des mœurs des autochtones. Mais faute de les comprendre et de les intégrer dans leur intégralité, ils passeront juste pour des originaux sans saisir la réelle portée du mode de vie des autochtones et de leur symbiose avec leur environnement.

Et puis il arrivera un moment où les colons, un peu gênés d’avoir ruiné un écosystème entier, vont créer des réserves. On viendra visiter ces zoos immenses à ciel ouvert des sociétés ruinées. Oh certes, toute la population autochtone ne se résoudra pas à vivre dans un musée relégué aux confins, dans les zones les moins désirables. Certains choisiront l’assimilation et l’adaptation, au risque d’être des déracinés malheureux. Ni d’ici, ni d’ailleurs, ils auront perdu leur essence mais vivoteront au mieux, entretenant le peu de traditions qu’ils auront pu préserver.

La conquête de cet Ouest mythique prendra alors fin. Une civilisation aura pris la place d’une autre sans lui laisser autre chose que des miettes.

13 Réponses

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  1. narvic said, on 2 novembre 2008 at 11:13

    Jolie fable, pleine de leçons. :-)

    Une figure à ajouter peut-être : le trappeur, ce colon qui vient au contact des autochtones, apprend d’eux, de leurs coutume , de leurs connaissances du terrain, de la faune et de la flore. Il devient une passerelle entre deux mondes, parfois même s’unit à une autochtone et s’intègre à sa culture. Les difficultés viennent pour lui en cas de conflit : obligé de choisir son camps, il se condamne à passer pour traître vis à vis d’un camp, et ne sera jamais jugé totalement fiable par l’autre…

  2. [ Enikao ] said, on 2 novembre 2008 at 11:30

    C’est exact, voilà qui complète bien la fable.

    Mais effectivement (oui, on a les références qu’on peut), son sait tous comment finit le Lieutenant John Dunbar qui avait choisit de faire la passerelle entre deux mondes…

  3. Laurent Suply said, on 2 novembre 2008 at 5:38

    Jolie fable, mais ça reste une fable ;) Je ne crois pas prêcher pour ma paroisse en disant que le principal vecteur de contamination de cette malaria (l’argent), ce ne sont pas les médias mais en premier lieu Google. Les Adwords ne sont pas l’oeuvre du Figaro, du Monde, de TF1 ou même de CNN, non ? Pourtant, bon nombre de blogueurs se sont jetés dessus, dans l’illusion d’un pactole que leur ont fait miroiter non pas des colons médiatiques venus du Vieux Monde, mais bien d’autres Sioux qui avait trouvé le filon avant la ruée vers l’or…

    Si quelqu’un a pourri cette blogosphère (idéalisée, mais c’est l’exercice qui veut ça), n’est-ce pas en premier lieu Google ?

  4. [ Enikao ] said, on 2 novembre 2008 at 7:15

    Et voilà, à force de vouloir plaquer sa vision sur la réalité on finit par donner dans la psychose :-)

    Ce n’est effectivement qu’une fable, et pour le coup j’ai trouvé un remplaçant pour les côlons médias dans la malaria : les marques et les centrales de publicité en ligne. Le problème est de leur trouver une métaphore fabuleuse, peut-être les églises venues conquérir les âmes, car ce sont souvent elles qui ont donné les couvertures infectées.

    Je vois bien que la métaphore pêche mais sincèrement, cette vision est entêtante (et involontaire : j’ai plus fait un travail d’accouchement que de construction) car elle décrit l’arrivée massive d’éléments perturbateurs dans un écosystème étranger, du moins dans le mode de vie et les processus d’interactions.

  5. Phedra said, on 3 novembre 2008 at 2:14

    joli billet qui donne ( d’accord ou pas d’accord) à réfléchir. merci.

  6. Eric said, on 3 novembre 2008 at 6:52

    C’est exactement ça! D’ailleurs, aujourd’hui, je viens de recevoir un mail d’un représentant des nouveaux arrivants! Avec son lot de questions sur « que dois-je faire ou pas »?

  7. Erick Hostachy said, on 3 novembre 2008 at 8:07

    Bravo pour cette jolie fable. Elle me touche tout particulièrement (non pas que j’ai des origines amérindiennes – et encore, va savoir Charles), parce que j’ai un peu les pieds de tous les côtés et un peu côtoyé tous les mondes. Journaliste pendant 10 ans, puis passé de l’autre côté du miroir en terre de Communication, mais également blogueur depuis plusieurs années. Mon boulot d’aujourd’hui, toujours en terre de communication, est complexe, mais une partie consiste clairement à considérer certains médias du Web comme de purs influenceurs ayant un poids d’influence sur certains domaines … et qu’il pourrait être intéressant d’influer à notre tour en suivant les règles du petit traité de « Saines manipulations entre amis ».
    Bref, tout ceci pour dire que je je fais partie des méchants colons, ou plutôt de cette race de trappeurs qui a appris toute seule, puis partagé-échangé avec les indiens, et qui revient en terre conquise déclarer que :
    – ces sauvages sont formidables et ont tellement de choses à nous apprendre
    – il y a moyen de les associer à notre but à nous, en pervertissant ainsi la pureté de leur écosystème;
    Je n’achète pas les blogueurs, je ne les force pas à faire quoi que ce soit, mais je discute et j’invite, je le reconnais.
    Je lisais il y a peu un billet d’une blogueuse qui racontait combien elle commençait à en avoir marre d’être ramenée à une simple chose que l’on invite pour manger des macarrons entourée de pique-assiettes. En gros, elle racontait ce que j’avais vécu en tant que journaliste quelques années plus tôt.
    Je dirai donc ceci, sans chercher à me faire excuser (j’adore mon métier, et je suis bien droit dans mes bottes en disant que j’estime le faire avec une certaine morale) :
    – La blogosphère est en train de changer, sans doute, mais elle a toujours été en changement permanent.
    – Au sein de la communauté des journalistes, il y a en gros trois catégories, très humaines : les intégristes de la morale journalistique qui refuseront un verre d’eau pour ne pas se sentir redevable ou vendu ; les pique-assiettes et autres mésanges, bouffant à tous les rateliers en se persuadant que ce n’est pas grave et que d’autres le feront si eux ne le font pas ; les autres, qui naviguent entre ces deux eaux.
    – Il n’y a aucune raison objective pour que l’on ne retrouve pas cette situation parmi les blogueurs.
    – Cela n’excuse nullement les manières de bon nombre de « colons »

  8. [ Enikao ] said, on 3 novembre 2008 at 9:21

    @ Eric : si tu réponds par signaux de fumée ou par une branche peinte de lignes, penses-tu qu’il comprenne la réponse ? Et puis comment approcher un indigène ? On l’invite à manger ? Chez lui, chez nous ? On amène un petit quelque chose ? Il faut s’inventer un langage…

    @ Erick : Loin de tout sentimentalisme, je ne crois pas qu’il y ait des gentils et des méchants. Simplement des rapports de force disproportionnés, des intentions très divergentes (vivre entre-soi voire replié sur soi / un appétit glouton insatiable), et un caractère irréversible. La nature Nord-américaine était inviolée, vécue comme une donnée (faisons un parallèle avec le contenu de la blogosphère), le côlon a apporté avec lui l’idée de mise en exploitation (monétiser tout ce qui peut l’être) et une fois une zone conquise, il n’y a pas de retour. Pour les journalistes, les 3 catégories que tu décris (plus ou moins idéalisées, de l’ascète au pique-assiette) ont toujours existé. Pour les blogueurs, il me semble que pendant longtemps pas un n’aurait pensé à s’approcher même du « buffet » de la grande bouffe : voilà la différence.

  9. Eric said, on 4 novembre 2008 at 10:29

    Voilà, je lui ai répondu: non!

  10. david said, on 5 novembre 2008 at 8:39

    Enikao,
    Est-ce volontaire d’avoir confondu côlons (gros intestin) de (colons) de colonisateurs…
    Doit on faire un rapprochement entre ce que rejette le colon et ce que rejette la presse ?.

  11. [ Enikao ] said, on 5 novembre 2008 at 9:32

    @David : ahem… Disons que j’espère qu’ils digèrent l’information :-) Bon, pas pour la rendre sous la forme que revet ce qui sort d’un côlon, enfin j’espère…

  12. david said, on 5 novembre 2008 at 10:47

    Yep… entre ce qu’on appelle « l’infotainment et la peopolitisation… je suis pas du tout sûr qu’il y ait une grosse difference

  13. david said, on 11 novembre 2008 at 11:41

    Pour illustrer tes propos, voici un article du monde qui me semble corroborer ton analyse.
    http://www.lemonde.fr/technologies/article/2008/11/10/profession-blogueur_1116906_651865.html#ens_id=884081


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