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Internet et la fin des intellectuels en perruque

Posted in ! - Boulchit, < - Kouote, ∞ - Toudoto, § - Midia, П - Politix, Ш - Sochol, Δ - Nuz by [ Enikao ] on 19 octobre 2009

Il y a quelque chose de commun dans les déclarations publiques et médiatiques de personnes bien connues et bien en vues comme Dominique Wolton ou Alain Finkielkraut, pour ne prendre que ces deux références récentes. D’une part, ils apparaissent comme largement déclassés dans les débats à propos d’Internet où on les convoque pour porter un « regard d’intellectuel », comme on convoque un auteur dans une dissertation de philosophie (on le fait parler sans le comprendre ni l’analyser). D’autre part ils portent des attaques ou soulèvent des critiques qui présentent d’étranges similitudes, qui ne peuvent devoir leur ressemblance qu’à la seule méconnaissance.

Soit il y a des préjugés préétablis sur Internet qui errent dans la conscience collective et ils s’en font banalement l’écho (pour des « penseurs », c’est une faute, et même grave), soit ils ont un intérêt particulier à produire le même discours. Cette idée trainait ici et là sans trouver les mots, c’est un billet de Thierry Crouzet qui a joué pour moi le rôle de déclencheur dans cette réflexion.

Qu’une partie de l’élite intellectuelle, forgée à la méthode du rat de bibliothèque et de l’analyse assidue, soit en retard sur l’appropriation des nouvelles technologies n’est pas un scoop. Comme une large partie du personnel politique, elle n’a pas adopté les moyens de communication, d’interaction, de partage et de consommation de nombreux français. En réalité, les charges répétées contre Internet (parmi les dernières, Jacques Séguéla pour qui le Net est une « saloperie » qui peut ruiner la réputation d’une personne en une seconde) ne sont pas un hasard et il y a une raison de fond.

Le problème des intellectuels officiels, reconnus et présentés comme tels (au point de faire rire nos amis américains comme le moquait Bill Maher en parlant d’intellectuels publics, une intelligentsia adoubée par le public à qui les faiseurs de célébrité n’ont donné que cet os à ronger) est ailleurs, et il est bien de l’ordre de la survie. Car comme toute structure vivante, organisation ou caste, ce qui existe a vocation à survivre et à se perpétuer. C’est le processus vital classique : nourriture, reproduction, lutte contre la mort. Une certaine élite n’y coupe pas.

Pour certains intellectuels et experts médiatiques, la présence dans les médias est leur raison d’être, au sens marketing du terme. Qu’on leur retire chroniques, plateaux et tribunes, ils ne seront plus grand chose. Si cela peut sembler impromptu d’introduire en France la notion de marketing dans les sphères intellectuelles, il est tout de même notoire que certaines élites maîtris(ai)ent bien leur personnal branding, quand bien même ils s’en défendraient. Les prises de positions sont parfois moins une conviction profonde qu’un positionnement. Pour exister, il faut se poser contre, nuancer, en somme se définir par rapport au marché existant.

La précision intellectuel « médiatique » est importante pour le distinguer de l’intellectuel qui produit, cherche, entre dans le dur, doute, change d’avis, à l’inverse de celui qui a choisi son positionnement marketing et s’y tient mordicus.

Au fond, ce qui effraie tant cette intelligentsia, c’est l’amoindrissement de sa surface médiatique. Les médias classiques sont allés piocher dans le nouveau vivier d’esprits vifs, différents et moins connus qu’est Internet. Cela permet de varier les plaisir en n’invitant pas que des têtes connues depuis 30 ans, mais aussi d’avoir des avis ou des regards bien plus intéressants parce qu’il s’agit de personnes immergées et non pas extérieures à leur objet d’analyse. Ceux qui avaient fait de leur métier l’expertise médiatique, une expertise toute relative puisqu’elle est dépendante d’une stratégie de compromis, voient donc leur surface d’exposition médiatique grignotée.

Pour des gens qui accaparent les médias depuis quelques décennies, on comprend que c’est problématique sur le front de l’ego, ça ressemble à une bonne gifle. Pire, c’est surtout un fond de commerce qui sombre. L’intellectuel médiatique, drapé dans sa superbe de penseur et capable de défendre un point de vue sans fondement (Finkielkraut n’hésita pas à assassiner dans Le Monde la Palme d’Or 1995, Underground, qualifiant l’œuvre d’Emir Kusturica de propagande panserbe avant de reconnaître, par la suite, après avoir vu le film, avoir été un peu injuste) dépend des médias pour entretenir son image, faire la promotion de ses productions (livre, étude, documentaire), en somme justifier son existence. Si des petits nouveaux marchent sur leurs plate-bandes, leur survie et leur épanouissement sont en péril.

Curieusement, avec des airs d’indépendance, ils ont quelque chose des musiciens en perruque, attachés à un mécène et travaillant à la commande. Eux seuls sont des intellectuels reconnus parce qu’ils en ont fait leur métier et parce qu’ils sont sous le regard du public (ce qui ne constitue pourtant pas un diplôme), les autres ne sont que de petits amateurs à reléguer au rang d’efforts plaisants mais insuffisants. La perruque joue ainsi le symbole de la soumission autant que de distinction, d’adoption parmi les grands et les puissants. A ceci près que le maître de ces intellectuels en perruque n’est pas un riche mécène mais les médias de masse qui leur offre visibilité et leur confèrent existence et légitimité. Sans eux, ils n’existeraient pas au-delà d’un petit cercle d’initiés, comme hélas de trop nombreux chercheurs aux trouvailles et questionnement pourtant passionnants.

Comme mentionné en introduction, cette élite en déliquescence ne pratique pas Internet et n’en comprend ni les codes, ni les habitudes, ni les pratiques, ni les enjeux. Aussi, elle ne maîtrise pas du tout sa présence sur Internet car elle n’y est pas proactive : pas de site personnel vraiment animé, pas de blog ou de profil Facebook, et sans doute pas d’expérience numérique personnelle, les on-dit et les étonnements de l’entourage leur suffisamment peut-être. Pour des professionnels du personnal branding, avouons que rater le virage de la e-reputation est bien dommage…

Il ne subsiste donc d’eux en ligne que des passages vidéo de coups de gueule dans les émissions où ces intellectuels de plateaux sont invités, assortis bien souvent de commentaires désobligeants, ainsi que des billets rageurs ou parodiques. Le ressentiment de ces intellectuels envers cette plèbe lyncheuse qui les moque plus ou moins violemment est donc en partie compréhensible quand c’est là leur seul prisme de lecture (narcissique, d’ailleurs), bien que ce soit finalement le lot de toute personne publique. Sauf que juste là, seules les célébrités et les politiques avaient fait les frais des moqueries, dans la presse people par exemple.

Les intellectuels en perruque critiquent un éventuel nivèlement par le bas, sous-entendu un égalitarisme dangereux pour la pensée d’élite. Mais qui ose, aujourd’hui encore, dire que tout se vaut sur Internet ? Pour des centaines de commentaires sans intérêt ou orduriers, pour des dizaines de Skyblogs adolescents adorables de mièvrerie, d’atermoiements et de fautes d’orthographe, il y a aussi des analystes intéressants, des artistes, des photographes de talents, des poètes. Tout comme pour des centaines d’étudiants en sociologie assez moyens dans leurs capacités et leur intérêt pour la chose il y a quelques esprits affûtés capables de mener à bout des réflexions avancées. Il faut être d’une naïveté sans borne pour croire ou faire croire que l’égalité d’accès ou l’égalité des chances apporte une égalité de fait. Le fantasme égalitariste n’est qu’une vaine menace, il ressort toujours des figures parmi d’autres, c’est déjà le cas sur Internet et ne pas le savoir est une erreur quand on affirme le contraire. C’est bien Eolas qui a plusieurs milliers de visites quotidiennes, pas Kevin67.

Internet, lie de la pensée ? La qualité existe, et s’il est difficile de la définir de manière générale elle se reconnait tout de même, de manière objective. Seulement l’irruption du discours de la vie quotidienne, du langage quotidien, de la bassesse quotidienne choque certaines personnes. Comme Coluche choqua quand il introduisit dans les années 80, à sa manière gouailleuse, le langage des zincs et des marchés dans de grands médias. Il s’en trouva pour s’offusquer de la grossièreté des propos, alors qu’il ne s’agissait que vulgarité, au sens de populaire. Le quotidien des petites gens crevait le petit écran, c’était un coup de poing à la bien-pensance.

L’arrogance des intellectuels en perruque se justifiait peut-être auparavant par l’exigence intellectuelle, par un savoir reconnu, une puissance mentale. Il faut apprendre à reconnaître que ce n’est pas un acquis qui dure ad vitam aeternam, et que lorsque la rigueur n’est plus assurée (les idioties publiquement proférées de Finkielkraut, Wolton ou Séguéla récemment à propos d’Internet, origine de nombreux maux de la société), quand la pensée s’est fanée ou perdue dans un passéisme nostalgique voire pleurnichard, la parole de l’intelligentsia présomptueuse ne vaut pas mieux que celle de la foule avec laquelle elle comptait prendre distance. Pour ceux qui critiquaient le nivèlement par le bas, on peut dire qu’ils ne relèvent pas spécialement le niveau.

Que l’on se comprenne bien : il ne me semble pas faire partie d’une meute aux abois venue pour l’odeur du sang. Il n’est pas question de rentrer dans une attaque frontale même s’il me faut reconnaître une aversion personnelle pour les trois cas cités ici. Ils se sont très bien ridiculisés tout seuls comme des grands. Et ils ne sont pas des parangons de probité en la matière car ils ont participé, eux aussi, à des lynchages médiatiques. Plus posément, je ne comprends toujours pas au nom de quoi on continue à leur donner la parole, si ce n’est que ce sont des figures rassurantes pour le public et qu’ils ont certainement des appuis et des amis pour continuer à occuper cet espace médiatique. Cela ne veut pas dire qu’ils aient toujours tort dans leurs prises de position ou dans leurs analyse non plus (lire à ce sujet les échanges chez Narvic). Simplement il me semble qu’ils ne constituent plus des références.

En revanche, ce qui me paraît intéressant, c’est la naissance d’autre chose : des personnes participent à la réflexion commune, l’enrichissent voire la coordonnent sans que cela soit leur métier. En somme, des gens capables de s’investir sans dépendre du succès médiatique de cette réflexion pour continuer à exister, à vivre. Il y a là quelque chose de désintéressé qui est plus profitable parce que ces experts-là (Maître Eolas, Authueil, Jules, Koz, Narvic…) le font avec leurs tripes, ça aura du succès ou non, ça intéressera ou non. Le calcul n’est pas le même que pour une personne dont c’est la carrière qui est en jeu à chaque apparition.

Tout comme une grande série d’artistes libres ont fait leur premier pas sans mécène à partir de la fin du XVIIIème siècle. Si certains ont eu faim, il faut aussi reconnaître que leurs œuvres, libres, ont aussi marqué un profond renouvellement et un foisonnement créatif, dans lequel il y eut du bon et du moins bon. On peut comprendre que cela choque certains conservatismes qui veulent aller contre une force sociale puissante, appelons ça esprit du temps ou changement sociologique de fond. Il est simplement cocasse que ces intellectuels en perruque se parent de démocratie et viennent à la défendre sur tous les fronts en la mettant à toutes les sauces, sauf dans un seul domaine : celui des idées.

Le sens de l’histoire va, dans les pays occidentaux en tout cas, vers une circulation plus importante et plus dense des idées, plus libre, et désormais plus ouverte avec un canal étrange qui permet à certains talents de trouver un média porte-voix : Internet. Quand l’intelligentsia surclassée veut préserver des privilèges qui n’ont plus lieu d’être parce que les gens, les pratiques et le savoir ont changé, sans pouvoir justifier ce traitement d’exception, il est temps de s’adapter et de retirer la perruque.

D’une certaine manière, la réappropriation de la pensée, de la réflexion et du dialogue intelligent me fait penser à un retour à la démocratie directe par rapport à la démocratie représentative. Se passant des intermédiaires, certaines personnes ont choisi d’entrer dans le débat d’idées, en échangeant véritablement avec de nombreux interlocuteurs, sans pression du maintien de leur statut. La culture de l’Agora n’est pas celle du Parlement et la tension entre les deux traditions est bien palpable dans l’affrontement entre certaines élites et d’autres voix. Reconnaissons à l’Agora quelques avantages : il est bien plus engageant de pouvoir interagir directement que de rester passif face à un discours d’intellectuel isolé et coupé du monde. De même, pour un nombre croissant de personnes, naviguer, choisir son information en ligne est plus passionnant que de rester figé face à l’étrange lucarne ou au poste radio.

22 Réponses

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  1. Laurent Doumergue said, on 19 octobre 2009 at 7:59

    2 petites remarques si tu permets :
    – L’idée que « Cela ne veut pas dire qu’ils aient toujours tort dans leurs prises de position ou dans leurs analyse non plus […] Simplement il me semble qu’ils ne constituent plus des références » arrive selon moi trop tard dans ton billet, qui peut sonner un peu comme une charge contre les intellectuels. Si ton raisonnement est parfaitement justifié et argumenté tout au long de ton billet – même s’il peut apparaître comme caricatural parfois (on finirait pas croire qu’ils n’ont jamais allumé un ordinateur), il ne faut toutefois pas renier l’idée qu’ils ont tout de même une certaine profondeur de réflexion, et que celle-ci peut apporter au débat un éclairage intéressant. Peut-être plus des références, certes…mais des analystes toujours intéressants sur l’Homme. Et c’est peut-être à ce titre qu’on continue à leur donner la parole.
    – Dans le paragraphe suivant tu écris « des personnes participent à la réflexion commune […] sans dépendre du succès médiatique de cette réflexion pour continuer à exister. »
    C’est tout à leur honneur, et je suis avec intérêt la plupart des personnes que tu cites. Mais ne crois-tu pas que leur cercle de lecture / leur audience se limite encore à tous ceux qui, comme toi, affichent un intérêt et une maîtrise d’Internet. Mes parents ignorent l’existence de Narvic. Et du coup, sans la « puissance » des médias, leurs idées restent encore confinées au niveau d’un cercles restreint d’initiés followers. En croissance, certes, mais encore restreint.
    De plus, pour les avoir rencontrés, tu as pu observer comme moi qu’ils sont souvent l’oeil rivés sur leurs stats… Leur carrière professionnelle n’est pas en jeu, c’est vrai. Mais est-ce aussi vrai pour leur carrière « toudoto » sur laquelle ils ont basé beaucoup de leur réputation ? Est-ce que nombre de clics et followers ne remplacent pas les spectateurs et auditeurs ?
    Il me semble qu’il y a là une forme d’analogie qui se dessine. Qu’en dis-tu ?

  2. florence meichel said, on 19 octobre 2009 at 7:59

    Non ce n’est pas Thierry Crouzet qui est le déclencheur.

    C’est moi qui ait trouvé l’info à propos de Finkielkraut et qui en ait parlé sur twitter

    Série de tweets datant du 13 octobre (entre 11h48 et 12h44).
    scoop Finkielkraut : « en écoutant P. Levy je me dis que ma vie serait facilitée si j’étais branché sur le net, si j’avais appris a m’en servir ».
    Finkielkraut avouant qu’il ne se sert pas d’Internet ici .http://bit.ly/37zbux
    Les journalistes seraient bien inspirés d’interviewer a l’avenir des experts d’Internet plutôt que des gens qui font semblant.
    Alain Finkielkraut est un imposteur quand il parle d’Internet ! Il le dit lui même !

    J’ai aussi écrit ce billet le 11 octobre (http://fwd4.me/mk) que j’ai remis a jour avec l’affaire Finkielkraut.

    • fasthm said, on 21 octobre 2009 at 12:46

      @florence

      Bonjour,

      si vous n’avez découvert que le 13 octobre que Finkielkraut est réfractaire à l’utilisation d’internet (et même du traitement de texte), vous avez un très long train de retard :-)
      Faut l’écouter plus souvent.
      Moi je l’aime bien Finkie, au moins voilà quelqu’un qui ne fait rien pour se rendre sympathique.

  3. Bruno Devauchelle said, on 19 octobre 2009 at 8:23

    Le principal vecteur de la parole de ces intellectuels est la télévision, car elle est le média qui autorise ce type de comportement élitiste. La parole tenue sur Internet est forcément dangereuse pour eux et pour tous ceux qui considèrent a priori qu’une parole descendante est toujours plus pertinente qu’une parole ascendante.
    C’est aussi le système médiatique (et éditorial) centralisé qui est à remettre en cause dans ses mode d’organisation et de filtrage des paroles. Comme le dit Umberto Eco récemment et avec humour, même les livres racontent n’importe quoi…. Alors tous les systèmes de sélection qui donnent le droit à la parole à certains feraient bien de réfléchir à leurs propres choix et aux personnages qu’ils choisissent… quant à ces personnages, effectivement, ils ont une facheuse tendance à s’auto entretenir…

  4. [ Enikao ] said, on 19 octobre 2009 at 8:34

    @Laurent : si mon billet est plutôt à charge, je reconnais que les contributions des intellectuels en perruque ne sont pas toujours dépourvues d’intérêt. Simplement leur avis n’est pas systématiquement intéressant, étayé, pertinent. J’ai longtemps cherché à mesurer mes propos dans ce billet, ça n’a pas été facile.
    Tu as raison en partie sur le relais médiatique des autres intellectuels en ligne, je suis d’accord également sur la question de leur propre réputation et du taux de lecture. Au moins ont-ils débuté à réfléchir et partager sans les médias, et il me semble que beaucoup ne cherchent pas frénétiquement la lumière, même si leur voix est mieux entendue quand les ondes ou le papier relaient leurs propos. J’ai quand même dans l’idée que beaucoup (en particulier ceux que je mentionne) continu(rai)ent à écrire quel que soit le nombre de visiteurs. C’est une démarche davantage qu’une simple question existentielle ou d’ego.
    @Florence : précision (j’ai corrigé), c’est le billet de Thierry qui a joué le rôle de déclencheur dans « ma » réflexion. Mais merci pour ces précisions.

  5. Fabrice said, on 19 octobre 2009 at 11:39

    Je serais tenté d’appliquer le même raisonnement à Séguéla, même si on est loin d’avoir à faire à un intellectuel.

    Joli billet :-)

  6. narvic said, on 19 octobre 2009 at 12:20

    Etonnant ce rapport aux intellectuels (Finkielkraut comme Lévy) : On en parle sans aller au fond de leur propos… ?!?

    Dans l’affaire Polanski, Finkielkraut a vraisemblablement raison. Il s’agit bien d’un lynchage : une justice expéditive opérée dans la rue par le Peuple, qui se saisit d’un coupable qu’il désigne sans procès. Et pour des motifs probablement très éloignés des faits à reprocher réellement à l’accusé. Dans le cas Mitterrand, on finira pas voir aussi que l’opinion s’est laissée aller à une pure et simple manipulation bien menée par Marine Le Pen.

    Fort peu de gens réfléchissent, à part Finkielkraut, me semble-t-il, aux motivations qui font que l’opinion s’est saisie de ces affaires (en se moquant bien d’ailleurs, au fond, de la réalité des faits ou non. Ce n’est pas vraiment son problème ici). Finkielkraut apporte sa réponse : le peuple exprime par ce moyen son « ressentiment », qui est pour Finkielkraut la traduction d’un malaise politique et d’un dysfonctionnement de la démocratie

    Il situe le problème dans une vision de plus en plus répandue – et intellectuellement erronée – de ce que représente l’égalité dans un système démocratique : « l’égalité en droit », posée comme un principe absolu, pour contrebalancer « l’inégalité en fait », qui est une évidence entre tous les êtres depuis que le monde est monde.

    Alors que de plus en plus de gens raisonnent comme s’il existait une « égalité en fait » (ce qui est un pur fantasme) et se scandalisent dès qu’il y serait porté atteinte. Malheureusement, nous ne naissons égaux « qu’en » droit, et nous sommes inégaux pour à peu près tout le reste. C’est bien pour résoudre ce « problème démocratique » fondamental que l’on développe toutes sortes de politiques, de l’Éducation nationale et l’éducation populaire, à l’impôt progressif et redistributif, en passant par les mesures de protection et d’insertion des minorités (visibles ou invisibles), le tout visant à instaurer « une égalité des chances », au moyen éventuellement d’une « discrimination positive ».

    Ce que stigmatise Finkeilkraut, c’est l’émergence dans l’opinion d’une sorte d’appel à la « discrimination négative ». Ça mérite qu’on y réponde au fond, à mon avis. L’argument de sa méconnaissance d’internet est un peu court, me semble-t-il. ;-)

    Quant à Lévy, auquel on ne reprochera certes pas sa méconnaissance d’internet, on peut justement avancer qu’il est l’un des artisans de la mise en forme de cette confusion intellectuelle sur la démocratie, notamment à travers ce qu’il en dit – justement ! – à propos d’internet (« La cyberdémocratie », 2002, Odile Jacob).

    C’est en effet lui le théoricien principal dans le monde de « la démocratie par la grâce d’internet ». Sa théorie imprègne très fortement aujourd’hui le discours de beaucoup des internautes. Or cette théorie mériterait d’être sérieusement remise en question. La réflexion de Lévy est en effet fort peu politique (dans le sens qu’elle est quasiment a-historique, voire anti-historique) et qu’elle est fortement teintée de mysticisme (Lévy reconnait lui-même le fondement religieux de sa pensée).

    Bref, ce débat, selon moi, reste aujourd’hui très superficiel, alors qu’il pose réellement des questions de fond. ;-)

  7. [ Enikao ] said, on 19 octobre 2009 at 12:54

    @Narvic : Je suis d’accord sur la justesse de l’argument de Finkielkraut quand il crie au lynchage, et ce n’est pas sur sa seule méconnaissance d’Internet que je le critique, même si là-dessus il pourrait faire l’effort de chercher à comprendre, ou choisir de ne pas s’exprimer : la prudence n’est pas interdite, il n’est pas obligé d’avoir un avis sur tout. Ce qui est le fond de mon billet, d’ailleurs : son avis est peut-être pertinent sur certains sujets, pas du tout sur d’autres, aussi pourquoi lui donne-t-on la parole sur tout et n’importe quoi ? Et pourquoi le fait-il, ou se sent-il obligé de le faire ? Parce qu’il y est invité ?
    Je ne m’en prends à lui ici que sur un autre plan : l’omniprésence d’intellectuels consacrés comme éternels (ce qu’ils continuent à être), universels (ce qu’ils ne sont pas), omniscients (encore moins) dans certains médias classiques.
    Sur le fond de sa prise de parole sur Inter, il me semble que Finkielkraut occulte d’abord des événements récents qui donnent du sens à ce lynchage, qui certes est de l’ordre du ressentiment par rapport à ce qui est perçu comme une justice de classe, mais qui n’arrive pas de nulle part.
    Il y a eu récemment des affaires spectaculaires comme Dutroux, Outreau, Fritzl, qui ont provoqué un émoi très fort dans l’opinion publique. Le sujet est devenu sensible, trop sensible pour que l’humour ose aujourd’hui s’aventurer sur ce terrain sans risquer gros (et ils sont rares à le faire encore, il me semble). Un lynchage ne peut survenir que quand la foule est échauffée, la vengeance ne vient que s’il y a offense (réelle ou perçue, c’est une autre question). Après, il suffit de trouver un bouc-émissaire. Les Noirs de Virginie ou de Caroline, les Juifs et les peuples du voyage d’Europe Centrale ont bien connu cela, par exemple.
    Ce qui a joué un rôle déterminant je crois dans le cas de Polanski et Mitterrand, c’est la vague de soutien aveugle et non-distanciée de nombreux officiels et artistes au cinéaste, avec des arguments souvent bien « foireux ». Voilà ce qui a attisé le ressentiment de la foule, qui par conséquent demande un renversement (pas nécessairement justifié) du supposé traitement de faveur de Polanski. Mitterrand, c’est une autre histoire et c’est aussi une personne à part. Il n’est pas vraiment en paix avec lui-même (sérénité ?) comme il semble le confesser à demi-mots dans son roman, il est une personnalité fraîchement politique à droite avec un nom lié à un Président qui avait concouru à gauche (je ne dis pas qui était à gauche, à dessein), en somme il est mal à l’aise et ses propos chez Ferrarri n’ont pas été aussi complets que ce qu’il aurait peut-être dû dire.
    Si Finkielkraut a une réflexion profonde sur la question, et j’ai dans l’idée que tu « sens » assez bien son fond de discours, celui qu’il n’a pas vraiment dit mais celui qu’il a voulu dire, alors peut-être devrait-il réagir non pas à la radio, média chaud et difficile à maîtriser car il demande de maîtriser son temps (interrompre, faire court, réagir vite et de manière impeccable), mais par écrit.

    PS : +1 point toi-même :-)

  8. narvic said, on 19 octobre 2009 at 1:18

    Je crois que je vais en faire un billet.;-) En attendant que Finkielkraut en fasse un livre…

  9. Marie Amélie said, on 19 octobre 2009 at 4:52

    Trois questions, en tâchant d’inverser la perspective:
    a) Qu’est-ce qui fait qu’un média fait toujours appel aux mêmes intervenants pour analyser une situation – mis à part le critère de l’expertise et de la pertinence?

    b) Lorsqu’ils cherche un blogueur pertinent pour une analyse, les journalistes savent-ils dénicher de nouveaux intervenants?

    c) Conséquence de b) – l’aristocratie de Twitter (TM Narvic) n’est-elle pas le reflet de l’aristocratie blogoboulguesque, entretenue plus ou moins à notre insu?

    Marie Amélie, les questions, c’est quand même beaucoup mieux que les réponses.

  10. [ Enikao ] said, on 19 octobre 2009 at 5:07

    @Marie Amélie : bonne idée.
    a) Je ne sais pas… un carnet d’adresse pas mis à jour ? La difficulté à trouver une personne capable de parler devant un micro et/ou une caméra (la fameuse stratégie de compromis : il faut qu’il soit bon médiatiquement avant d’être bon sur le fond) ? J’avoue ne pas avoir de réponse précise parce que je ne me suis pas vraiment retrouvé dans ce cas.
    b) Je ne sais pas… tout dépend de leurs propres lectures, réseaux au sein des médias sociaux, capacité à trouver des sources différentes et pertinentes. Peut-être qu’il ne faut pas s’acharner à en chercher tout court. Il y a de nombreux experts tout à fait compétents sans blogs, ils sont en revanche plus difficile à trouver lorsqu’ils n’ont pas d’espace personnel. Pour le coup, il faut partir à la pêche, par téléphone et réseau relationnel.
    c) Sans doute, et il est bien possible que le meilleur endroit pour trouver les bonnes personnes ne soit pas là. Ce qui ne te fournit pas une réponse satisfaisante, mais c’est la mienne :-)

  11. AnnA said, on 19 octobre 2009 at 6:19

    1. Attention! La mort des intellectuels en perruque donne place aux batteleurs de cirque les plus sonores qui crient et hurlent jusqu’à la nausée: voir Drudge aux USA qui a largement contrôlé l’agenda pendant les années Bush et est devenu une caisse de résonnace, un faiseur de roi dans l’opposition républicaine. L’émergence d’autorités respectables et respectés par un nombre de lecteurs/spectateurs suffisant me semble vraiment difficile sur un médium malléable et amorphe comme Internet.

    2. Qu’on en finisse avec Polanski! Pourquoi relancer aujourd’hui la procédure d’extradition, je ne sais pas et je m’en fous. Il est en fuite de poursuites en justice pour des actes sur une mineur de 13 ans; je veux bien qu’on le traite avec des pincettes mais la gamine avait 13 ans.

  12. Dans la peau de Finkielkraut said, on 19 octobre 2009 at 7:39

    […] sommes-nous nombreux à le dénoncer sur le web et à parler de lui en ce moment : de Narvic à Enikao en passant par les centaines de références sur Twitter ? Ne voulons-nous pas prendre sa place ? […]

  13. Djoul said, on 19 octobre 2009 at 7:48

    Très bel article qui résume bien ce que je pense d’internet. C’est bien pour moi un moyen de redonner la parole au peuple.
    Pour une politique 2.0.
    Que nos grands intellectuels viennent sur le net. Nombre de mes amis ont des idées et savent sans doute mieux y écrire que moi mais, ils ne maîtrisent pas l’outil. J’ai proposé de leur donner une formation. Moi, je pense que plus on sera nombreux à y écrire et plus riche en sera le débat d’idées.

  14. tol said, on 21 octobre 2009 at 1:08

    Le lynchage médiatique a existé bien avant internet, je peux citer de mémoire le cas Gaymard, un ancien maire de Paris lâché par son parti, le notaire de Bruay en Artois, et bien d’autres cas où la médiacratie ne s’embarassait pas de ces scrupules, surtout si c’était un ennemi de classe ou de parti. Je sais il n’y a rien de plus décevant que de voir l’ instrument qu’on a fourbi soi même échapper à son contrôle, mais …

  15. Thomas Slater said, on 21 octobre 2009 at 2:13

    Reste plus qu’à espérer que l’Internet ne sera pas censuré… nos « élites » françaises semblent pourtant bien empressées de le faire…

    Ma petite pub personnelle ;)

    Essais sur la mondialisation, immigration, géopolitique et sociologie: http://geopolisocio.blogspot.com/

  16. dianaros said, on 22 octobre 2009 at 9:39

    Blog très intéressant, bon papier, commentaires pertinents… pouce en l’air et grand sourire, pour vos contributions personnelles à tous… merci pour cet exercice matinal de gymnastique cérébral !!!

  17. […] Internet et la fin des intellectuels en perruque – [Enikao] […]

  18. […] Internet et la fin des intellectuels en perruque – [Enikao] […]

  19. Xix said, on 19 novembre 2009 at 11:44

    Les prises de parole dont vous parlez sont incroyablement bas de plafond et relèvent forcément plus de la mauvaise foi que de la connerie : je ne peux pas croire que ces intellectuels soient aussi cons pour passer à ce point à côté de ce qu’est internet. Merci pour cette analyse poussée.
    Et bientôt, plus besoin d’intellectuels médiatiques : http://unoeil.wordpress.com/2009/11/18/cerveaux-numeriques/

  20. […] domaine réservé aux éditocrates. Les blogs répondent ainsi à une absence et permettent « une réappropriation de la pensée et du dialogue intelligent » comme l’explique assez justement […]

  21. […] balisés, personnel de cire au cynisme violent qui prétend parler du réel. Les mediacrates “à perruque” batifolent en milieu clos. Ce petit monde homogène théâtralisé offre un spectacle attendu […]


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